L'inconnu me dévore : récit

Je fus souvent dans ma famille un sujet d'étonnement. Ça
continue. Quand, cet été, ma mère m'interrogeait sur mes
projets de livres, je lui fis l'aveu que j'aimerais écrire un
ouvrage mystique qui pourrait s'appeler «Lettre à mes filles
sur l'amour de Dieu». La surprise passée, il y eut dans ses
yeux une larme de joie.
Et ma hantise me poursuit. Le temps est venu de
transmettre à mes filles un héritage secret. J'aimerais ouvrir
mes portes. Raviver les lampes. Indiquer les points fixes sur
l'obscurité de la mer. J'ai pris chez moi un vieux paroissien. J'y
ai trouvé les prières que nous récitions naguère chaque soir,
agenouillés autour de la table. Il en est d'admirables. Il m'a
suffi de lire les premiers mots. Tout le reste est revenu sur mes
lèvres. Toute cette tendresse dormait dans mon souvenir.
À présent, il va falloir me mettre au travail, tisonner ce feu
intérieur, avec un mélange de détresse et de joie.
Je dirai tout. Je vais ouvrir le bief. Mes filles, pas trop de
bruit. J'ai besoin de silence car l'inconnu me dévore...