Ne me jugez pas !

« Je suis le plus jeune d'une fratrie ou, devrais-je dire une « soeurerie », je m'appelle Bachir, j'exerce le plus beau et le plus noble métier du monde.
Je suis instituteur. Et je déteste ça.
Tous les jours, je me farcis ces mômes de riches. Je prends le bus, je fais trente-cinq minutes de trajet, à sentir la boue de la banlieue casablancaise, les alcooliques, qui ne sont plus anonymes, les chemkara avec leur colle à sniffer. J'aperçois des femmes voilées qui pourraient me sauver de mon calvaire olfactif, mais elles ont oublié leurs voiles et leurs cols trop roulés huit jours sur elles, créant une sorte de mélange douteux, une odeur de sueur moite, chargée de phéromones, qui fait fuir les mâles.
Quand j'arrive haletant à mon école à la façade colorée, j'arrange mon pull ordinaire, dont je ferme tous les boutons, pour que ce monde-là ne pénètre pas mon âme intérieure. Les directrices coincées me toisent du haut de leurs talons. »