Humanitaire, le coeur de la guerre

Les représentations les plus répandues de l'action humanitaire
reposent sur un présupposé : celui de sa neutralité. Une position
extérieure à la violence des contextes dans lesquels elle intervient.
L'humanitaire serait un en-dehors de la guerre, et cet en-dehors
permettrait à la fois l'efficacité de ses opérations et la légitimité de
ses appels de fonds. L'appel au coeur (tel que l'exprime le concept
de «resto du coeur»), comme recours à l'émotion compatissante, est
ainsi ce qui règle généralement les campagnes de communication.
C'est cependant à l'autre sens du mot «coeur», non pas sentimental
mais tout simplement organique et fonctionnel, qu'on se
réfèrera ici : celui qui fait du coeur non la métaphore périphérique
du sentiment, mais la réalité centrale de l'action. Un centre essentiellement
profond, et de ce fait même difficilement visible, en tout
cas non médiatisé, beaucoup plus proche en cela de ce que Joseph
Conrad appelait «le coeur des ténèbres».
La guerre, dans sa réalité contemporaine, est sortie depuis longtemps
des représentations homériques de l'affrontement militaire,
pour entrer dans l'effectivité beaucoup plus larvée du bras de fer
économique, et de rapports de domination qui n'empruntent plus
les formes du conflit ouvert. De ces rapports de domination,
l'humanitaire n'est ni un témoin ni un arbitre mais, tout simplement,
par l'origine même de ses ressortissants, un acteur. À cet
égard, l'extériorité de l'action humanitaire par rapport à la guerre
ne peut guère se présenter autrement que comme une fiction.
C'est cette fiction de l'extériorité qu'on voudrait mettre en
évidence ici, parce qu'elle est, précisément, et quelles que soient les
intentions généreuses de ses agents, au coeur même de la réalité de
la guerre.