Comme un champ lavé par la neige

«Le meilleur pour elle, c'était le moment précis où elle
prenait un couteau et qu'elle éminçait la viande, les carottes,
le poireau, les pommes de terre ou n'importe quoi d'autre,
retrouvant à chaque fois une jouissance incomparable ;
c'était comme à extraire les foies des volailles, à ôter le
paletot gras des canards, à plumer les petites cailles, à
les flamber, à torcher son assiette en léchant jusqu'à ses
doigts, à saisir le bifteck dans la poêle et le déglacer au vin,
à pétrir la farine et le beurre, à étirer la pâte sur les doigts,
à enfoncer du bout du doigt la gousse d'ail dans la rouelle
- elle sentait bien qu'à table, c'était là où tout se tramait.
Elle savait quoi faire quand elle était devant un jambon
cru, elle se laissait envahir de plaisir, respirait, transpirait,
laissait l'animale venir et repartir en elle. Et à table, c'était
pareil, elle ne voulait que du plaisir, dans les doigts, dans
les bouches, dans les yeux. Et ça brillait à chaque fois, dans
les yeux et sur les lèvres des gens attablés, ça se laissait aller,
ça mangeait, ça se suçait les doigts sans y faire attention.
C'était simple, ça faisait du bien.»