Les Alpes-de-Haute-Provence

Depuis des années Andrée Terlizzi marche sur tous les chemins de Provence ; vous ne la croiserez pas
sur l'une des autoroutes qui tranchent à la hache nos vallées, elle n'emprunte que des sentiers dissimulés
sous l'herbe, des pistes de sangliers et de renards. Comme eux elle escalade les pentes abruptes de Lure,
se glisse entre les collines, s'enfonce dans des déserts où s'agrippe, sous la morsure du vent, une
lavande bleue.
Andrée connait chaque fontaine, la silhouette lointaine de tous les clochers, la céramique ocre et vert
bouteille des anciens pigeonniers qui accroche la lumière, les pénitents de pierre accompagnent sa
route. Des falaises rouges de Cassis aux gouffres vertigineux du Verdon, elle marche et chaque paysage
sculpte son coeur.
Depuis des mois elle sillonne les Alpes-de-Haute-Provence, discrète et éblouie. Ici la vigne a disparu et
la terre devient âpre. Vous pouvez marcher durant cinq heures dans des forêts de chênes verts et de pins
sans rencontrer âme qui vive. Andrée s'arrête à midi sous les hauts murs d'un monastère où bourdonne
dans la chaleur le chant des derniers moines. Le soir elle repart vers des villages d'or et des ciels
d'encre de Chine.
Des tuiles brûlées de Moustiers aux génoises de Manosque Andrée s'est penchée sur l'eau de tous les
vieux lavoirs, a franchi tous les ponts romains sur le Jabron, la Bléone et le Largue. Parfois elle s'arrête
dans une cour de ferme et jette sur sa toile le sang d'un coquelicot et le regard énigmatique d'une vierge
noire.
La Haute Provence est une vierge sombre qui dort depuis mille ans dans un champ de coquelicots ;
sauvage et mystérieuse. Impénétrable.
René Frégni