Journal, 1893-1918 : je me sens devenir inexorable

Marie Lenéru (1875-1918) commence à rédiger un journal
à l'âge de onze ans, alors qu'elle passe une enfance paisible
en Bretagne. Frappée par une maladie qui entraîne la surdité
totale, elle entre dans son monde intérieur. Puis se réfugie dans
un stoïcisme volontaire et sceptique, qui lui permet de surmonter
son infirmité. Elle confie à son journal ses états de désarroi et ses
combats physiques et spirituels.
Ce journal reflète aussi l'esprit de son époque. Il témoigne des
préoccupations d'une jeune intellectuelle attentive aux débats
contemporains : Schopenhauer, Nietzsche,... Elle lit les auteurs du
moment comme Barrès, se compare volontiers à Marie Bashkirtseff
dont la notoriété ne cesse de croître. Hantée par la figure de Saint-Just,
elle compose un essai sur le révolutionnaire. Sa soif de lectures
est immense.
La guerre éclate. Elle se réfugie avec les siens à Lorient. S'opère
alors une transformation de son être qui précipite son infortune.
Elle disparaît deux mois avant l'armistice, emportée par l'épidémie
de grippe espagnole.
Son Journal , dans la lignée des grands journaux intimes féminins
de Marie Bashkirtseff, Katherine Mansfield et Catherine Pozzi,
de nouveau accessible après soixante ans, permet de lui rendre sa
place dans les lettres françaises.
«Une vie humaine, quoi que vous en fassiez, une vie réelle et
matérielle est trop peu de chose pour alimenter un talent. Si
l'aventure exacte vous est nécessaire, laissez toute espérance. Les
souvenirs personnels sont le lit de Procuste de toute invention, et
pour moi, observer, c'est inventer, sans cela l'observation d'un
homme de génie ne dépasserait pas celle d'un autre.»