L'orpheline ou Les chemins de joie

Diderot disait : «Mes pensées, ce sont mes catins...». Comme je le comprends !
Mais, pour le séduire, ces dames se mettaient en frais. Je n'ai pas ce bonheur. Je
dois les saisir à la naissance, toutes nues, toutes vilaines, blanchâtres comme des
larves d'insectes. Et elles exigent de moi les soins d'une mère tendre, un environnement
douillet, une patience à toute épreuve, que sais-je encore ! Non que toutes deviennent
des libellules ou des papillons, loin s'en faut ! Il en est de triviales, de grotesques, de
patibulaires, et aussi des naines, des avortons ; je ne choisis pas ; parfois même, je tente
de sauver une pauvre chose, une erreur de la nature : en compagnie de demoiselles
toutes pleines de grâces, je périrais d'ennui. Vrai, je n'élimine que les venimeuses. Quant
à mes favorites, hélas ! victimes de mon acharnement à évider leurs contours, à souligner
leurs traits, à peine ont-elles pris forme que déjà elles meurent. Alors je les embaume, je
les dépose au rayon des souvenirs, les années passent, je crois les avoir oubliées. Et
pourtant, cette Orpheline...