Homme et la société (L'), n° 197. L'économie entre performativité, idéologie et pouvoir symbolique

L'homme et la société
L'économie entre performativité, idéologie et pouvoir symbolique
Issue de la réflexion sur les actes de langage du philosophe John L
Austin (1975), la « performativité » est, depuis une vingtaine d'années,
une notion en vogue dans les sciences sociales, particulièrement en
sociologie économique. À l'instar des discours qui modifient l'état du
monde (celui de la promesse ou celui du mariage), le discours
économique aurait un effet « performatif ». Posture stimulante, mais
problématique, stricto sensu , l'efficacité performative porte au jour ce
dont un énoncé parle au moyen de la parole elle-même, c'est-à-dire,
précisément en disant telle ou telle chose. Peut-on alors considérer que
l'économie, de la même façon, crée certaines choses ? N'utilise-t-on pas
la terminologie du « performatif » pour désigner en fait les simples
conséquences qui résultent de la mise en oeuvre d'un discours
économique donné, au travers de dispositifs sociotechniques qui ont
justement pour objet de modifier le cours du monde pour
obtenir certains changements ? Afin de clarifier son usage, ce dossier
revient sur les fondements philosophiques et théoriques de cette
notion, puis, dans la perspective initiée par Austin lui-même,
développée par certains de ses héritiers en philosophie et surtout par
Bourdieu en sociologie, il examine, à travers quelques cas (politique
monétaire, services à la personne, santé), comment l'efficacité
performative requiert toujours des conditions « matérielles » et
« sociales » de réalisation. À travers ces contributions, on voit qu'en
dépit de son apport indéniable, l'usage du concept de performativité
tend parfois à évincer un certain nombre de concepts qui, tels
« économisme », « idéologie », « fétichisme », « réification » ou
« pouvoir symbolique », sont associés à une critique théorique plus ou
moins assumée de l'ordre économique et social. Il n'est ainsi pas dit
que l'on y gagne nécessairement au change.