Le coeur à contre-guerre : Grande Kabylie : mars 1960-mars 1962

«La guerre d'Algérie ? Deux ans de
ma vie, une époque parmi d'autres,
un anneau de la chaîne que je me
suis forgée année après année, de
celles de mes vingt ans à celles qui
aujourd'hui cisèlent l'attache de mes
soixante-quinze ans.»
C'est ce que j'ai répondu à un vieux
et très cher camarade, lorsqu'il m'a
reparlé du temps où, «militaires du
contingent», nous échangions des
heures de rang nos réflexions sur
ce qu'impliquaient notre présence
et notre quotidien, à Tigzirt, petite
ville côtière de la Grande Kabylie.
Une façon de lui dire que ce n'était
pas «ma guerre d'Algérie», que je
ne la ressassais pas, que ce n'était
pas l'unique «événement» (encore
un mot hypocrite de ce temps) de
ma vie. Bref, qu'en ce début de
XXI<sup>e</sup> siècle, je n'étais pas obnubilé par
ce qu'elle avait été, et encore moins
«responsable» ou «coupable», pas
même d'une «culpabilité collective»
et partagée de ce qui s'était passé et
de l'ignominie que fut cette guerre
inavouable.
Mais lui répondait qu'on ne pouvait
l'évacuer aussi légèrement, que
nécessairement, je devais être
concerné par ce qu'elle signifiait.
Voici finalement ce à quoi cet
échange et tous ceux qui suivirent
ont abouti : un récit essentiellement
nourri de «choses vues», ce que
j'ai ressenti, de la très curieuse
atmosphère dans laquelle nous
baignions, et plus que tout des
personnes que j'ai rencontrées.
J'ai 25 ans, en 1960, lorsque j'aborde en terre
algérienne. Je le sais par les journaux et les
dires de ceux qui m'ont précédé : il y a eu de
très durs combats, des assassinats de part et
d'autre, et des massacres plus conséquents
imputés généralement aux «hors-la-loi» : les
hll des rapports de gendarmerie.
Mais je sais aussi qu'en 1960, l'Algérie est
militairement quadrillée, et la «rébellion» sérieusement
muselée. Le temps des grandes opérations meurtrières pour les deux
camps a pris fin avec l'application du plan Challe - singulièrement la
conduite de l'opération Jumelles - et la bataille d'Alger. Cependant,
les secteurs montagneux demeurent incertains.
Les appelés qui, comme moi, débarquent à Alger arrivent en un
pays, semble-t-il, quasiment pacifié. Nous n'aurons pas à affronter les
troupes rebelles du Front de libération nationale, ces troupes restant
cantonnées en Tunisie et au Maroc, au-delà de frontières constamment
surveillées et difficiles à franchir.
Le récit que j'entreprends de ces deux années algériennes n'est donc
pas celui d'un guerrier engagé dans un conflit militaire, mais celui
d'un citoyen français âgé de 25 ans, appelé durant son service militaire
à prêter main-forte aux forces de police et de gendarmerie de la
Nation afin de maintenir l'ordre en des «départements français» en
proie à des troubles politiques graves et encore sanglants.
C'est donc en citoyen répondant à ses obligations militaires que je
vais vivre ces vingt-quatre mois algériens, et c'est ainsi que mon
témoignage doit être entendu. Or je note qu'autant que je puisse au
premier abord en juger, je suis face à une opération de maintien de
l'ordre que le gouvernement poursuit depuis plus de cinq ans comme
une guerre mais sans lui en donner le nom. Aussi, quelles qu'aient
été dans les années précédentes les atrocités perpétrées par le FLN
et l'horreur des réponses de l'armée française, cela m'impose de faire
passer en priorité absolue, et sans concession, les valeurs de la démocratie
française et le respect de la légalité républicaine.