Le voyage de G. Mastorna

C'est juste après avoir terminé un de ses chefs-d'oeuvre, 8 1/2, que Federico Fellini,
au sommet de sa gloire, se lance dans le plus ambitieux de ses projets : Le Voyage de
G. Mastorna.
Génial, mais démesuré et coûteux, le film ne verra jamais le jour et restera le grand regret
de Fellini. De rares traces subsistent néanmoins : des essais de Mastroianni pour le rôle-titre,
quelques photos de tournage et un synopsis magnifique, écrit en collaboration avec
Dino Buzzati et Brunello Rondi. On le lit comme le plus excitant des thrillers métaphysiques.
Fellini y met en scène son double fantasmé, un violoncelliste catapulté dans une sorte de
«ville-limbes», variante onirique et délirante de la réalité terrestre. Il nous offre une
odyssée moderne dans un au-delà laïc, «immanent» et terriblement humain, comme une
réponse inspirée à Dante et à sa Divine Comédie.
Livré à lui-même, totalement perdu, G. Mastorna devra endurer les pires épreuves pour
se libérer de ses interprétations erronées de la vie, retrouver une identité, une destination
et, enfin, la paix.
Le Voyage de G. Mastorna , inédit en France, recèle tout le génie du réalisateur et se révèle
débordant de surprises et d'inventions : une hypergare avec des trains hauts comme
des immeubles, un quartier composé uniquement de centaines de temples de toutes les
confessions de la planète, des morts qui, à l'heure du thé, sortent de leurs tombes pour
recevoir leurs parents, une fête macabre où les trépassés s'amusent à se jeter d'une
terrasse pour fêter la libération de la grande peur, autant d'éléments qui font de ce récit
l'incarnation même de la mythologie fellinienne.
Avec ce texte exceptionnel, qui évoque Le Procès de Kafka, Fellini se révèle un écrivain
formidable à la langue puissante et raffinée. On sort de ce voyage vertigineux au pays des
morts abasourdi et rasséréné par cette magnifique réflexion métaphorique sur l'au-delà.