Ontologie de la chair : phantasmes philosophiques et médicaux de la conceptualisation narrative

Une vie «sans parole et sans action» serait «morte au monde» (Arendt). Mais
aucune vie humaine n'est exempte de parole et d'action, même dans les cas
les plus extrêmes d'aliénation, de déshumanisation ou de douleur, parce que
nous sommes des «êtredir» (Artaud) et que notre vie n'est autre chose que
cette narration par laquelle elle a un sens pour nous et pour autrui. Ce travail
constitue ainsi un effort pour offrir une ontologie existentielle de l'homme
comme «phantasme» et comme «conceptualisation narrative», dans
laquelle la narration serait le mouvement (linguistique tout autant qu'actif,
parole tout autant que chair) qui constitue notre manière d'avoir un monde et
d'investir notre monde. Si Deleuze suggère que la pensée moderne fut fondée
sur le «je fêlé» kantien, on doit cependant comprendre que cette aliénation
n'est pas nécessairement altérité radicale, et que la schizophrénisation
de la modernité, qui transforme la mélancolie en psychopathologie, ne
renvoie point à l'inénarrable. En examinant les différentes manières dont le
psychisme fut pensé, systématisé et articulé par la médecine, la psychiatrie
et la philosophie, ainsi que les manières dont la notion clinique de folie fut
désarticulée et déconstruite par cette même philosophie, par la psychanalyse
et par les gens de lettres, nous souhaitons montrer qu'il serait possible de
reconstruire le monde «comme phantasme et comme narration» : relation
(et non union) entre le corps et l'esprit (ou l'âme, ou le psychisme), renvoyant
à l'intégrité humaine qui, même depuis les tréfonds de la désidentification ou
de la douleur, revendique toujours le droit de dire son aliénation inaliénable.