Ecriture de soi et lecture de l'autre

Lorsqu'il contemple son image, Narcisse devient
indifférent aux bruits du monde, abîmé qu'il est dans
le face à face avec le miroir. De la même façon, un sujet qui
vit dans l'illusion de la pure transparence à soi («Moi seul. Je
sens mon coeur et je connais les hommes...») prétend
accéder à lui-même sans médiation, et donc dans l'ignorance
de toute voix étrangère. Si le moi est pure transparence, la
parole de l'autre ne peut être qu'altération ou aliénation.
Mais on sait qu'à côté du fameux Préambule des
Confessions, Rousseau évoque, dans un autre manuscrit,
Augustin et Montaigne. Et c'est heureux, car à oublier le
monde, Narcisse va à sa perte. En porte-à-faux avec lui-même,
le sujet moderne doit reconnaître qu'on ne coïncide
pas avec soi sans détour et qu'autrui est «le médiateur
indispensable entre moi et moi-même», comme l'écrit
Sartre dans L'Être et le Néant. La vérité suppose ainsi un
détour par une instance autre : doubles imaginaires comme
dans certaines biographies, miroirs textuels et autres fictions
du moi. Le paradoxe est ainsi que la voix de l'autre est cela
qui autorise l'avènement d'une parole singulière.