L'Abeille noire ou Les aventures d'une jeune Armoricaine à Saint-Domingue

[...] Soit. Je voyagerais donc, par la force des choses. Je m'écorcherais
les pieds sur des sentiers aux pierres aiguës roulant sous
mes pas pressés ; je courrais parmi l'ajonc, la ronce, l'aubépine, le
prunellier, toutes les plantes libres qui barrent votre chemin ; je
franchirais les gués, les ruisseaux, les rivières qui lavent de leur eau
fraîche la terre trop sèche en été ; je presserais la neige crissant sous
mes souliers poudrés de blanc ; je braverais la gifle, le pincement
d'un air trop froid en hiver qui vous tire par l'oreille ; je bondirais
par-delà les taillis, les fourrés et les haies dans la lumière vive du
printemps ; je me reposerais à peine sur les mousses encore tièdes
de l'automne. Chaque fois ma Bretagne prendrait forme nouvelle,
plénitude solide qui tient tant au lieu qu'à l'instant, où l'on est soi-même
lorsque l'on se retrouve. Le gris de la pierre, le jaune des
lichens, le vert du cresson, le bleu de la mer au large, par-delà les
dunes au bout de la lande, y seraient comme les couleurs parfaites
d'une palette en jachère. Et je hurlerais bien souvent dans le vent
qui gronde ; car ici, aux portes de l'océan, le monde ne s'ouvre que
s'il vous entend. La rage de vivre me tiendrait le ventre. [...]
Eté 1755. Awen Le Du, fille d'un humble pêcheur breton de
Cornouaille, se voit contrainte de quitter brutalement sa Bretagne
natale, déguisée en homme, dans l'espoir de retrouver son frère
disparu. Elle rêve de liberté, d'exotisme et d'aventure. Que va-t-elle
rencontrer ? «Nous avons tous fait des voeux, Awen : le pire est
parfois qu'ils se réalisent !»