Tout à coup je ne suis plus seul : roman chanté compté

Nous nous appellerions tous Laurence Sterne et nous serions
des «Voyageurs sentimentaux». Amoureux de la route, ses
détours et digressions, comme des rencontres qu'elle nous
ménage. Mais, à la différence du célèbre romancier, nous irions
jusqu'au bout de nos sentiments. Nous serions des poètes du
roman. Nous voyagerions le long des rivières, des petites villes,
des vallées secrètes, nous arrêtant pour humer le parfum des
noms et des roseraies. Sentimentaux, mais ayant le sens des
infimes continuités qui font la beauté de l'existence. Amoureux,
mais désireux de suivre nos humeurs jusqu'au bout. Bref, hommes
et femmes d'au-delà les cassures, les ruptures où se complurent
les siècles précédents. Petits pèlerins attentifs d'Europe,
adeptes de la navigation lente, «beatniks cartésiens», nous ne
rêverions plus jamais à l'Amérique. Depuis l'extrême pointe
atlantique de l'Irlande, à Dingle, jusqu'à l'estuaire de la Meuse
et du Rhin, à Rotterdam, nous filerions telles des hirondelles de
mer au ras des vagues.
Jacques Darras