Savoir, agir, n° 8. Social de crise, social en crise

Criminologues de tous poils, experts en «risque terroriste», praticiens
de la «géopolitique de la menace islamiste» : le champ politique
et médiatique regorge de plus en plus de spécialistes, bardés de titres
aussi nombreux que cryptiques, qui s'évertuent à rendre sensibles les
multiples «menaces» censées peser sur notre quotidien démocratique.
Rattachés à des instituts d'analyse stratégique autoproclamés,
alimentant les rapports produits par des think tanks souvent liés aux
administrations publiques répressives, ces experts de la peur apparaissent
cycliquement, à l'occasion du drame d'un crime ou d'un attentat,
sur les plateaux des journaux télévisés et dans les talk-shows. «Tireurs
d'alarmes» qui ne résonnent que par leurs soins particuliers, ils sont
cependant rarement pris eux-mêmes pour objet d'une réflexion critique
sur les conditions de production et de circulation des discours de la
menace antidémocratique.
Ce numéro de Savoir/Agir se propose de revenir en détail sur les trajectoires
et le rôle joué dans le champ politique par ces acteurs, qui
interviennent de façon récurrente dans le débat public au nom de leur
connaissance dite spécifique d'un «risque collectif majeur», d'un
«enjeu de société préoccupant». Il passe au crible de l'enquête sociologique
les spécialistes de la «sécurité», de la «banlieue», du «terrorisme
islamiste», et propose ainsi une réflexion générale sur ceux qui
tirent - selon les mots de Marx - un «bénéfice secondaire du crime».
Les contributeurs réunis dans ce numéro montrent, chacun à partir de
son travail d'enquête, comment ces acteurs réussissent à faire exister, au
sein de l'espace public, le besoin de leurs propres «compétences», et
comment ils contribuent ainsi fréquemment à durcir et à consolider des
représentations - du caractère «criminogène» des classes populaires
ou de la dimension intrinsèquement guerrière de l'islam - pourtant
invalidées depuis des décennies déjà par les sciences sociales.