Les couleurs de l'hirondelle

«Tu vas voir ta mère morte et tu la regardes dans ta mémoire
comme elle était debout dans l'allée où tu l'as vue en vie
pour la dernière fois, elle s'appuie sur une canne en bois et
elle est en larmes, tu repars à l'étranger où tu travailles»...
Les Couleurs de l'hirondelle est un récit en noir et blanc,
avec une tache rouge sous la gorge ; un livre vrai comme un
tirage argentique des années soixante, celles de l'enfance du
narrateur, revenu au pays de la dictature du parti unique
(naguère) pour enterrer sa mère. Ou plutôt, pour prendre,
physiquement, livraison de son corps nu, dans une morgue
qui témoigne, en elle-même, de la corruption toujours à
l'oeuvre et plus forte que tout, malgré les régimes et les temps
qui passent. Il y aura d'autres allers et retours : entre Bucarest et
Lausanne jamais nommées - pas davantage que l'hirondelle -,
entre le père et sa fille de onze ans, née à l'étranger, qui seule
lui transmettra la clé d'une possible réconciliation avec la
petite ville natale. Au coeur du livre, le jeune homme «sorti
du rang» prend son tour de garde sur le toit plat de la Maison
des Étudiants , d'où il vit la chute du dictateur comme une
délivrance et comme une mascarade. Un avenir radieux le
démentira-t-il jamais ?
Après La Symphonie du Loup , Marius Daniel Popescu
nous donne une cantate ; après un grand roman de formation,
une déformation limpide du roman en autobiographie indirecte.
Ici encore, une voix nue, elle aussi, affronte, dispute, bouscule
et renverse l'Histoire.
Yves Laplace