Philippe Muray

Il peut sembler surprenant que les «Cahiers», dont chaque titre
renvoie à l'éprouvée et officielle assurance de la pérennité littéraire
et philosophique, offrent l'un de leurs volumes à une
figure qui n'est pas encore consacrée par l'un, quelconque, des
dictionnaires en vigueur. Consacrer cependant ainsi un tel
travail à l'oeuvre d'un homme disparu précocement il y a cinq
ans, c'est prendre de l'avance sans prendre le moindre risque.
Nous faisons oeuvre de pionniers.
Philippe Muray était, il y a peu, soit haï soit aimé, avec un même
succès d'estime, mais il demeurait assez peu connu. Si a beaucoup
diminué la solitude à admirer Muray, il reste de nombreux
stéréotypes à balayer, et d'autres encore qui naissent du succès
même dont s'accroît imperturbablement la renommée de l'auteur.
Mieux : le nom de Muray s'est répandu, les fièvres doxiques
s'emparent de son génie, c'est pour cela que la pensée doit précisément
commencer son travail. Car demeure qu'aujourd'hui
pas plus qu'hier la parole de Philippe Muray n'est goûtée dans
l'ampleur de sa signification et la diversité de ses registres. Il est
souvent aimé pour des raisons qui sont de paille et qui occultent
les profondes dimensions de ses pages. «Un brillant faiseur,
sans doute», «un moment de style», «un humoriste de
luxe», se dit la majorité : tandis que le panurgisme de ce genre
de mutins ennuie l'oeuvre même de celui qui les a toujours déjà
dénoncés, le moment est venu de poser la première pierre de
méditative vigilance qui accepte Muray comme objet de pensée.
Fort des différences de tonalité portées par ses quarante contributeurs,
qui sont autant de sensibilités chez qui Muray résonne
sous diverses formes, fort de plusieurs textes issus du Journal
inédit de Muray lui-même, cet ouvrage entend souligner combien
son éponyme est non seulement un grand écrivain, mais
constitue également pour la pensée un interlocuteur pérenne.