Le passage : et autres nouvelles

«Ce fut à ma troisième tentative que je traversai le passage.
Je perçus d'abord ma réussite à l'épaisseur du silence : j'avais
laissé de l'autre côté le vacarme de la ville. Devant moi, à
l'infini, des bancs de nuages me dérobaient le sol. D'autres,
plus haut, étiraient des péninsules de neige, dressaient des
falaises éblouissantes sur l'azur profond du ciel. Des réminiscences
de la nuit me revenaient.»
La tentation est grande, une fois la voie trouvée, une fois le
passage ouvert, de s'y engouffer sans hésiter, sans rien
regretter, sans même jeter un regard en arrière. Pour les
personnages des onzes nouvelles qui composent ce recueil,
passer de l'autre côté c'est laisser derrière soi une fois pour
toutes les espoirs déçus ; c'est s'affranchir d'un quotidien
désespérant ou d'une existence qu'on aurait souhaitée autre ;
c'est recommencer à croire qu'une autre vie, qu'un autre
monde sont possibles. Mais tout passage implique un rite :
faute de l'avoir compris, certains de ces candidats à l'ailleurs,
trop pressés de se fuir eux-mêmes, risquent «une fois
le pont traversé» de ne trouver là-bas que ce qu'ils y auront
apporté. Pour ceux-là, le passage n'aura été qu'un miroir
aux alouettes. Une fois dissipées les illusions, ils s'y verront
enfin tels qu'ils sont. Pourront-ils seulement le supporter ?
Pour d'autres, au contraire, le passage pourrait bien mener
à une réalité plus vaste, plus complète, plus mystérieuse
aussi. Sauront-ils vraiment la comprendre ?