Jeanne d'Arc : les métamorphoses d'une héroïne

«Jeanne sans sépulcre et sans portrait, toi qui savais que le
tombeau des héros est le coeur des vivants...». C'est avec ces
mots qu'André Malraux saluait, le 31 mai 1964, le souvenir de
Jeanne d'Arc. À ses yeux, elle était «la seule figure de victoire
qui soit une figure de pitié !».
Jeanne d'Arc nous échappe malgré 20 000 statues publiques, sans compter les
innombrables représentations en fonte ou en plâtre, près de 800 biographies parues
entre 1790 et 1990, une quarantaine de films, des centaines de pièces de théâtre ou
de tragédies. Les plus grands ont tenté de percer ce personnage. Verdi, Michelet, Barrès,
Péguy ou Malraux s'y sont essayés. Sarah Bernhardt, Michèle Morgan, Ingrid Bergman,
Jean Seberg, Madeleine Robinson, Sandrine Bonnaire ou Milla Jovovich lui ont prêté leurs
traits. Quels que soient les efforts, elle continuera à s'esquiver. Elle semble avoir déserté le
monde pour gagner un empyrée où elle demeure visible sans pouvoir être saisie. Elle est
un personnage de chair devenu une icône, une femme faite sainte, une guerrière restée une
bergère, un chef de guerre n'ayant jamais fait couler elle-même le sang.
Encore vivante, Jeanne d'Arc avait tout pour être une héroïne : issue d'un humble village
des marges de Lorraine, puis inspirée par Dieu, proche du roi Charles VII pendant quelques
semaines, guerrière, morte en martyre, autant d'éléments propres à susciter la fascination.
La vie de Jeanne ayant été pour l'essentiel publique (hormis l'épisode des voix), ce fut aussi
une vie spectacle qui frappa les contemporains puis toutes les générations jusqu'à
aujourd'hui. Son histoire est maintenant bien connue.
Elle fut immédiatement instrumentalisée, utilisée, discutée. Cela commença au XV<sup>e</sup> siècle
et continue au XXI<sup>e</sup>. C'est cette dimension que ce livre explore en privilégiant le cadre
français tout en se permettant un petit détour vers le monde germanique qui fit tant pour
la redécouverte de l'héroïne. Il y a des «Jeanne» anglaise, italienne ou américaine, mais
nous observerons surtout celles nées de l'imaginaire hexagonal. Les images accompagnent
le texte pour l'illustrer, parfois pour s'en écarter afin de fournir un regard supplémentaire.
Les cartes postales un peu kitsch du début du XX<sup>e</sup> siècle ou les gravures en taille-douce de
l'ancien régime, les écrits des poètes ou les propos des politiques, les interventions des laïcs
ou la parole de l'Église dessinent de multiples Jeanne. En lui donnant les couleurs de leurs
pensées, en lui faisant suivre l'actualité, les Français se sont approprié ce personnage. Depuis
sa mort sur le bûcher, elle a vécu des milliers de vies, nous n'en présenterons ici que quelques-unes.
Toutes ces existences réinventées montrent que la jeune Lorraine partie aider son roi est
devenue un «lieu de mémoire». Robert Badinter le disait, le 2 juin 1996 à Rouen, «le message
de Jeanne a valeur universelle».
Philippe Martin