A la nuit

Au fond d'une grotte, les membres d'une tribu sont frappés par
l'exhortation d'une parole énigmatique. Celle-ci leur enjoint de briser
le sort qui les tient courbés sous terre. Mais le message suscite
la contradiction. Émane-t-il d'une divinité favorable, perfide ?
Prêtresses, druides, guerriers vont tour à tour raconter les mythes
qui leur paraissent devoir ouvrir des brèches dans l'obscurité. De
leur perspicacité dépendra la survie de la horde.
Ainsi s'amorce l'entrelacs de légendes qui, s'amplifiant au fil
des obstacles, se mue en un grand fabulaire. L'impact des récits va
mettre en branle les clans eux-mêmes et les précipiter dans une
migration peu ordinaire. Quelle figure se révélera, au terme du parcours,
l'instigatrice de leur départ ?
Le recours à l'imagerie mythologique celte (si j'emploie le mot
d'«imagerie», ce n'est pas par dédain de la culture de l'auteur -
culture que je ne possède pas - mais pour marquer qu'il ne s'agit
pas d'une «croyance») n'est pas une complaisance à l'égard du
pittoresque, pas plus que ne l'est la célébration des cultes maoris,
par Victor Segalen, dans Les Immémoriaux. Mais il est tout aussi
critique que ce dernier à l'égard des convictions occidentales.
Restaurer, imaginairement, le monde celte, comme restituer la
vision du monde de peuples christianisés d'office, c'est contester
la règle d'autorité qui veut que le monde occidental soit latin, que
l'origine de la pensée soit la flaque méditerranéenne, solaire au
temps d'Hésiode et progressivement nauséeuse, et que l'univers
entier se soumette à ce modèle. S'il avait travaillé la langue américaine,
Olivier Beetschen aurait pu reprendre les parlers indiens.
Jean Roudaut