La Chine de l'oeil : proses de voyage

Dans un carrefour, une fille superbe s'arrête, confuse,
aux côtés de son père, grand paysan barbu coiffé d'une
chapka de fourrure et qui, sous son nez aquilin, serre entre
ses dents une longue pipe à petit fourneau. Le visage de la
jeune femme, bien que durci et même déjà froissé par la
vie, garde encore une pudeur et une rougeur d'enfance.
(...) Avec sa natte lourde glissant sur sa poitrine de son
chapeau de paille, avec, pour toute coquetterie,
l'éclat rouge d'un ruban en papillotte au bout de cette
natte, contre sa vareuse bleue.
Au cours d'un séjour qui n'est pas d'agrément mais de travail, plongé dans la vie chinoise,
ballotté par ses rythmes, Alain Walter attrape les scènes, les êtres et les objets du coin de l'oeil, au
vol, dans leur mouvement à travers l'espace et l'histoire. Ce sont les années 90, l'Empire du Milieu
«s'ouvre» au monde.
S'attachant à telle ou telle chose vue, il en restitue, dans une langue sobre et tendue,
l'écho profond dans son émotion, dans sa pensée, l'inscription dans la réalité chinoise : la soie, les
rizières, les briques, mais aussi les cyclistes majestueux, les gymnastes taoïstes, les jeunes filles insolentes,
les disputes entre musiciens ou spectateurs à l'opéra, les paysans qui jardinent l'horizon, un
graveur de sceaux, une jeune femme au chapeau de paille, la foule vorace, indifférente. Avec, à
chaque pas, la rencontre d'un passé lointain ou récent, prestigieux ou dramatique.
Tout cela se trouve rendu avec gravité et beaucoup d'humour âpre ou tendre. Ainsi ce regard
violent et sensuel s'empare de la Chine et la pense concrètement dans son irréductible poésie.