Ma révolution de 1830

1830 est une date unique dans l'histoire de Paris : celle de la révolution parisienne par
excellence, c'est-à-dire qui se déroule comme une pièce de théâtre.
Tout y est : le décor, les personnages et l'action.
Vive, allègre, enlevée, celle-ci se noue et se dénoue en trois jours, selon la meilleure tradition
classique. Elle commence sur le mode héroïque, se poursuit en tragi-comédie où le rire alterne
avec le sang et les larmes, et s'achève sur un cinquième acte que n'eût pas désavoué Molière.
Du plus petit jusqu'au plus grand, chaque rôle est tenu avec brio : l'insurgé, le garde national,
le Suisse, le bourgeois, le titi parisien, le polytechnicien et le brave général Dubourg, qui
est allé se faire costumer chez le fripier.
Sans compter le compère Louis-Philippe qui, dans le trou du souffleur, guette l'heure du
dénouement.
Tout cela, sous le plus gai soleil du monde, dans une ambiance de poudre et de chopines, de
coups de fusil et de coup de rouge - une fête nationale où les pétards seraient chargés à balle
- devant une toile de fond figurant le faubourg Saint-Antoine côté cour et le Louvre côté jardin.
Les morts eux-mêmes ont reçu comme récompense un immense mirliton - la colonne de la
Bastille.
Ce n'est pas fausser le sens de l'Histoire que de revoir en pensée la Révolution de juillet
comme une pièce réussie - parmi tant d'autres dont la chute nous hante encore. Mais il faut
un héros, car le Peuple, personnage collectif, n'est pas un personnage convaincant
Ce héros, s'est dit Alexandre Dumas, ce sera moi !
Alexandre Dumas, le plus étonnant inventeur de situations qui ait écrit en français, ne pouvait
manquer de s'emparer de celle-là. Si bien que dans ses Mémoires - qui sont du meilleur
théâtre, comme ses romans, comme ses récits de voyage, comme ses moindres articles sont
du théâtre - le volume, consacré à 1830 est devenu un mélodrame romantique d'un entrain
endiablé et qui, historiquement, nous restitue mieux l'atmosphère des fameuses journées
qu'une tonne de fiches et vingt tomes de notes.
Dumas lâché à travers l'insurrection parisienne, c'est encore Antony , mais c'est déjà D'Artagnan,
Bussy et Buridan. Il voit tout, il fait tout et dit tout. Avec quelle couleur ! Les presse du National,
la barricade, l'attaque du Petit Pont, la fusillade de l'Institut, la conquête du Louvre - scènes
dignes de Monte-Cristo et des Quarante-Cinq !
Mais à quoi bon parler de lui, qui en parle comme pas un !
Les trois coups - de pistolet - retentissent, le rideau se lève, et voici entrer en scène, brûlant
les planches, un grand, beau nègre blond, hâlé, crépu, efflanqué, éloquent, qui va avoir l'honneur
de représenter devant vous le drame parisien en cinq actes que l'Histoire appelle, aujourd'hui
encore :
Les trois glorieuses !