Travail et mondialisation : regards du Nord et du Sud

Ne pas gêner les multinationales, telle est la nouvelle règle
d'or. «On est en train d'imposer à toutes les sociétés une tiers-mondialisation,
écrit Juan Antonio Bofill ; les conséquences en
sont différentes, quant à leur nature et à leur importance, selon le
développement social et économique de chacune d'elles».
C'est bien à ce constat que conduit ce livre où sont réunis les
témoignages de spécialistes du travail venus du Nord et du Sud, de
l'Ouest et de l'Est. La mondialisation révèle les faiblesses particulières
de chaque culture en même temps qu'elle les aggrave. Chez
les plus pauvres, elle systématise la misère : des paysans colombiens
chassés par la famine n'ont d'autre solution que d'inventer,
près d'un chemin de fer désaffecté de la banlieue de Bogotà, une
incroyable communauté de recycleurs de carton qui se bricole ses
lois et sa morale. Avec la complicité de l'argent, la propagande de
la prétendue modernité manipule et pervertit, en Occident comme
en Chine, les valeurs traditionnelles. La créativité africaine se voit
imposer par des firmes toutes-puissantes ses objectifs et ses limites.
L'enthousiasme des travailleurs de l'Est pour l'entreprise privée a
fait long feu. Le mythe des «Hespérides du développement» ne
résiste pas à l'épreuve des faits. Et les promesses de la virtuosité
technique auront bien du mal à nous faire échapper aux sombres
prophéties d'Aldous Huxley ou d'Orwell.
Ces textes constituaient à l'origine autant de contributions pour
un colloque qui fut décommandé : les plus ironiques verront dans
ce raté un assez bel exemple de dénégation inconsciente. Les
auteurs ont un seul point commun. Ils étaient tous les amis d'Ettore
Gelpi, récemment disparu, sous la direction de qui cet ouvrage a été
construit. Peu de temps avant sa mort, cet infatigable témoin de la
justice écrivait : «J'ai l'impression que nous allons vers une sorte
de mai 68 mondial et que les diverses sociétés et les relations internationales
vont avoir à affronter de grandes convulsions».