Louis Rousselet et l'image de la culture de l'autre

Louis Rousselet est un extraordinaire jeune homme du XIX<sup>e</sup> siècle. Parti seul pour un périple
de cinq années en Inde à l'âge de dix-huit ans, il apprend non seulement l'hindi, mais plusieurs
autres langues dès son arrivée à Bombay. Il s'initie également à la photographie, un procédé
- et un art - encore presque à ses balbutiements, soumis à de très lourdes contraintes
techniques que le jeune homme aventureux et épris d'archéologie va cependant rapidement
maîtriser et appliquer dans les circonstances les plus difficiles, pour ramener plus de deux cents
superbes clichés.
Cet ouvrage présente des photographies prises lors de son voyage dans l'«Inde des
Rajahs» et des extraits de ses carnets de voyage. Entre 1863 et 1868, Louis Rousselet parcourt
l'Inde centrale, encore peu soumise à la colonisation britannique, pour ensuite redescendre vers
le sud depuis Delhi jusqu'à Calcutta, en passant par la vallée du Gange et Bénarès. Le récit de ce
voyage paraîtra plus tard sous la forme de livraisons périodiques dans la collection Le Tour du
Monde publiée par la maison Hachette dont Rousselet restera un collaborateur tout au long de
sa carrière. La première partie de ce livre reprend les passages les plus significatifs de ce récit
plein de fascination pour une culture qui ne se laisse pas comprendre, plein des interrogations
de l'homme occidental du XIX<sup>e</sup> siècle face à ce mystère de l'Autre.
C'est la fraîcheur et l'ambiguïté du regard de l'Occidental en cette période de colonisation
en marche qui fait tout l'intérêt des photographies et des récits du jeune Français, situé ainsi au
coeur de l'affrontement des cultures.
Entre le regard du XIX<sup>e</sup> siècle colonialiste et celui que notre XXI<sup>e</sup> siècle postcolonial jette sur
la culture de l'Autre, un saisissant parallèle peut s'établir. La seconde partie de cet ouvrage
exploite ce parallèle sous la plume de Patrick Chézaud, universitaire et spécialiste de l'histoire
des idées. Ce rapprochement permet d'appréhender l'arrière-plan occulté qui ne cesse de colorer
notre vision et qui nous brouille toute la spécificité et toute la relativité de notre point de
vue. Cette réflexion pour laquelle le regard de Rousselet sert d'exemple, et parfois de guide, s'attache
à clarifier certains des présupposés culturels de l'Occident. Ces idées, constituées en
représentation, nous ferment l'accès à ce qui constitue une irréductible altérité culturelle au
moment même ou nous tentons de nous approcher de l'Autre en le voyant comme un universel
alter ego.
Le regard sur la culture de l'Autre fixé dans le collodion des plaques photographiques de
Louis Rousselet nous montre un monde dans lequel la banalisation mondialiste n'a pas encore
brouillé les étrangetés, et où les contradictions de notre héritage d'idées se montrent au grand
jour, tout comme elles s'étalent dans l'Irak de 2003, précipité dans la première guerre du XXI<sup>e</sup>
siècle.