De brousse et de chasses : au coeur de l'Afrique : Tchad, 1957-1960

De brousse et de chasses
Ouvrage illustré de plus de 80 photos
À l'envers du temps, je retourne à ma brousse et à mes bêtes et à ce qu'elles ont représenté pour moi. Ce fut un extraordinaire mélange d'enthousiasme et de lassitude alternés, le sentiment contradictoire, exaltant et décevant, de percer des secrets et de buter sur d'autres, l'ivresse de la découverte et l'irritation de la sentir à jamais inachevée, l'espace illimité, tantôt complice, tantôt hostile, le poids des heures qui tombent, ou qu'on oublie, et qui transforment le paysage à chaque étape du jour et de la nuit. Par toutes sortes de bruits, toutes sortes de silences, la nature parle et respire, elle impose son rythme et tient toute vie en alerte ; chaque instant est une attente, que veut-elle dire ? Entre le chasseur et la proie désirée, c'est un concours de ruse ; mais avec des animaux qui n'acceptent pas de mourir sans se battre, ce peut être un dangereux affrontement. Si la chasse est un plaisir, elle est aussi une épreuve, et à ce titre, comme en tout défi, elle apporte au compétiteur, dans l'émotion et le risque, les preuves qu'il recherche pour lui ; ce n'est pas qu'un rapprochement de mots.
La brousse inspire la patience, qui est la meilleure des vertus. Elle est un monde à surprises, prête à lancer sur les intrus les sentinelles de sa garde animale. Séductrice et menaçante elle est, comme la mer, à l'affût de nos faiblesses, mais elle a des récompenses à qui sait les chercher. Au-delà du vide qui vous saisit dès l'abord, elle est pleine de la vie qui grouille de partout ; elle fourmille dans le sol, elle apparaît dans les errances des animaux terrestres, selon leurs fantaisies et leurs nécessités, elle anime les airs des vols bigarrés des oiseaux blancs et noirs, elle agite le moindre trou d'eau de poissons venus de nulle part.
La brousse est en perpétuelle saillie, grosse de toutes gestations, elle est un monstre de fécondité, mais aussi un festin permanent, une barbare eucharistie de tous les corps dévorés, le lit de la mort et de la vie, indéfiniment entretenues et renouvelées, sous toutes les formes que le créateur a pu imaginer. Et l'homme participe, lui aussi, à ses risques et périls, de cette oeuvre de création.