Philosophie, n° 128. Adolf Reinach

Ce numéro est consacré à l'une des figures centrales de la phénoménologie,
que seule sa mort prématurée en 1917 a privée d'une gloire plus éclatante.
Disciple de Theodor Lipps, Adolf Reinach fut avec Johannes Daubert et Moritz
Geiger l'un des membres du Cercle de Munich qui, après la découverte
déterminante des Recherches logiques de Husserl, s'efforça de thématiser la
conscience sur son versant objectal plutôt que subjectif, tentant de dégager
l'essence du pôle objectal visé par la conscience dans ses divers actes intentionnels
(perception, imagination, pensée, etc.). Lecteur des Ideen... I de
Husserl, dont il fut chargé de relire les épreuves, Reinach refusa d'adhérer au
tournant transcendantal du maître, récusant tant la méthode de réduction
transcendantale que la position ontologique husserlienne selon laquelle tout
étant se réduit à du sens visé et validé par la conscience pure, et optant pour une
phénoménologie réaliste et eidétique dont la méthode résidait dans la seule
intuition d'essence. Si le propre de l'attitude phénoménologique requiert
d' apprendre à voir effectivement, cela implique, en tout domaine, de considérer
les essences - en dépouillant l'objet considéré de tout ancrage dans le champ
de l'existence effective, pour passer de l'effectivité à la sphère des pures
possibilités. À partir de là, l'objet central de la phénoménologie est de passer de
la question du sens à la question de l'être , c'est-à-dire de saisir non simplement
les essences, mais les lois eidétiques qui les relient.
Le second aspect central de cette phénoménologie réside dans la doctrine des
états de choses (Sachverhalte) - dont la notion, après avoir été dégagée par
Husserl dans les Recherches logiques , est devenue le point focal de l'intérêt de
Daubert et de Reinach : objectités idéales qui relèvent de la signification,
possèdent la forme catégoriale «être-p de S» et sont les corrélats intentionnels
d'actes de jugement ou de croyance.
Troisièmement, Reinach a désubjectivé et déformalisé l' a priori : ce dernier
n'appartient pas au sujet transcendantal et ne se réduit pas aux seules formes
pures, mais s'étend à toutes les connexions d'essence, c'est-à-dire aux états de
choses fondés sur des essences - qu'il s'agisse d'essences formelles ou
matériales. Aussi la phénoménologie se donne-t-elle pour tâche de fonder les
sciences, en ressaisissant le soubassement eidétique ou a priori qui se trouve à
leur fondement.
De ce programme ambitieux, Reinach n'a eu le temps de réaliser qu'une
infime partie, tout en donnant de nombreuses indications sur la manière de le
faire. Les Fondements a priori du droit civil , traduit par Ronan de Calan (Paris,
Vrin, 2004), puis les textes réunis sous ma responsabilité en traduction française
sous le titre Phénoménologie réaliste (Paris, Vrin, 2012), en ont donné au
lectorat français un substantiel aperçu. L'ensemble des études ici réunies
entend mettre en lumière l'ampleur des intérêts thématiques de Reinach :
redéfinition de la tâche de la phénoménologie et de l' a priori , théorie des
modalités cognitives de l'intentionnalité, de l'espace et du continu, questions
éthiques et doctrine juridique de la propriété.
D. P.