Hesselbarth : peinture, papillons et autres coq-à-l'âne

Parfois, le dimanche après-midi, venaient s'échouer dans la galerie,
harassés, fatigués mais triomphants, quelques marcheurs de mes amis. Leurs
souliers crottés dispersaient des échantillons de terre dès l'entrée et jusque
sur les escaliers qui montent au premier étage. Ils paraissaient ne pas s'apercevoir
de l'enrichissement inadéquat du sol. Ils poursuivaient passionnément
une discussion sans fin.
Jamais peut-être n'ai-je autant souhaité être une mouche. Une sorte de
drosophile invisible cachée dans un sac à dos de l'un des promeneurs. De ma
cachette, j'aurais surpris toutes les conversations. Sans peine j'imaginais l'intérêt
des paroles du peintre ainsi que les questions pertinentes de son interlocuteur
qui à chaque fois relançait la discussion. Par monts et par vaux je
suivais mentalement la lente et joyeuse marche. Tantôt au soleil, face au vent
du sud-ouest, ponctué çà et là de l'ombre des forêts traversées. Ils avaient
l'air rayonnant et comme rechargés de l'intérieur. Certes, le pique-nique
minutieusement préparé ainsi que les boissons choisies, ajoutés aux heures
de marche, ne devaient pas être étrangers à ces états semi-euphoriques.
Quelquefois, du premier étage, m'arrivaient des bribes de phrases. Ces
mots saisis au vol ne faisaient que renforcer mon envie d'en savoir plus. Ils
agissaient sur moi comme une bande-annonce pour une découverte que
je devinais enrichissante. Peut-être même essentielle. J'avais beau tendre
l'oreille, impossible de comprendre et encore moins d'entrer dans l'intimité de
la relation affichée. Je ressentais fortement l'inassouvissement de cette forme
d'exclusion. Pourtant les deux débatteurs étaient vraiment deux de mes amis
plutôt proches.
Un jour enfin ils m'annoncèrent que les entretiens réalisés lors de ces
longues balades étaient arrivés à leur terme. Ils allaient renaître sous la forme
d'un livre, augmenté par les derniers dessins de l'artiste. Enfin j'allais découvrir
une pensée révélée. Ou mieux encore, une tranche de vie d'artiste par la
souffrance recyclée. Après avoir lu et relu ces textes, goûté tout le miel de la
forme et l'excitation due au sens, je ne peux que me réjouir et envier les futurs
lecteurs qui n'auront aucune crainte à dévorer sans modération le suc d'une
pensée vivante, tout comme je m'en suis nourri avant eux.
R. Aeschlimann