L'êcre et l'étrit

En feuilletant les pages de L'êcre et l'écrit , nous tournons autour de dessins
qui murmurent et de textes où les voix se dessinent - Henri Michaux
et Hans Bellmer ne sont jamais loin, mais aussi Antonin Artaud, Unica Zürn,
Pablo Picasso, et tous les autres siècles. « J'ai quinze ans dans un mois.
Et je suis née depuis des siècles et je ne mourrai jamais » - cette parole
d'ondine, parole de poésie, pourrait être le motto de cette traversée traversante.
Un lieu de passage entre soi et soi, soi et les autres. Le dessin et l'écriture.
Lorsque Les Nouvelles éditions lui ont proposé un « DessinDécriture »,
Hubert Haddad n'a pas hésité. L'idée d'unir pour la première fois, dans un même
temps et un même lieu, deux activités qui lui sont premières, devait déjà sourdre.
Avec ciseaux et colle, encres et gouaches, il plonge neuf mois de tout son corps
dans une mer archéologique (ses carnets d'esquisse et ses cahiers d'écriture)
pour que surviennent les réminiscences à venir. Il découpe son passé,
collage son avenir, trace des lignes dessinées et écrites - un voyage de l'étant
dont l'unique aile rapproche l'horizon du silence pour provoquer l'inattendu.
Tel un reptile songeur, le dessin peint ou crayonné s'insinue parfois dans
les fissures et les trouées du poème. Hubert Haddad laisse advenir une parole
erratique qui s'incarne picturalement aux dépens du sens premier. Cette ombre
portée des mots dont la stabilité toujours à décrypter se profile, le poète la figure
au gré d'épreuves diverses, sans lien apparent, sans souci des gages de la série
qui d'ordinaire contraignent « l'artiste-peintre ». Le clivage corps/langage
bientôt se dérobe et l'être se perd dans l'écrit autant que l'écrit dans l'être.
L'êcre s'étrit alors au coeur du balbutiement.
« J'aime à démonter les rêves de la nuit,
pièce par pièce, comme un puzzle d'images versatiles.
Le jour de la mémoire est comme la peinture,
aveuglant de lumière. » H. H.