En famille

Quelle faute Fanny a-t-elle commise ? De quoi est-elle
coupable pour être ainsi rejetée par les siens qui ne
paraissent pas, eux, la considérer comme des leurs ?
D'ailleurs, se nomme-t-elle bien Fanny ? Que reproche-t-on
à ses vingt ans ? Des amourettes, des insolences ?
D'avoir séduit son cousin Eugène ou d'avoir quitté
Georges, son fiancé, «qui lui ressemblait» ? D'avoir traversé
quelque crise d'originalité juvénile ; d'être le «mouton
noir» qui dérange toute famille ; d'être adoptée, peut-être,
ou une «pièce rapportée», comme on dit ? Aucune
de ces hypothèses ne paraît se vérifier au fur et à mesure
que se développe le récit. Fanny erre de maison en hôtel,
du village à Paris, sa valise à la main, du foyer de son
père à celui de sa mère, à la recherche de son identité
plutôt qu'à celle de «tante Léda», personne ne voulant
plus lui ouvrir une porte ni les bras.
En famille est la longue quête d'une explication jamais
donnée, jamais esquissée, l'expression d'une révolte
informulée et réduite à des étonnements, à des humiliations,
à des colères baignées dans une étonnante résignation.
Fanny traverse des aventures minuscules, sordides
et inépuisables, parfois serveuse de hamburgers
dans un fast-food , parfois violentée par un camionneur
de rencontre ou bombardée à coups de prunes pourries,
toujours traitée par sa «famille» avec un mystérieux et
vigilant dédain.
Le grand intérêt de ce roman, outre la subtilité de sa
narration et la qualité impressionnante de sa forme, c'est
de traiter un problème actuel, urgent, grave, dont se
détournent prudemment la plupart des écrivains, et de le
traiter dans des décors de ce temps. Entreprise très littéraire,
En famille est aussi un modèle de réalisme contemporain.
François Nourissier
de l'académie Goncourt