Moins que zéro

En 1985, le roman d'un jeune homme
de vingt et un ans prenait la température
de l'Amérique. Et prédisait, avec l'autorité
et la lucidité exceptionnellement accordées
à la jeunesse, que le climat allait se refroidir.
Le livre, vite acclamé pour être plus vite
encore réduit à une célébration du vide,
décrivait en réalité, avec ironie et compassion,
la misère de la jeunesse dorée de Beverly
Hills ou de Bel Air. Misère de la drogue
devenue pharmaceutique, du sexe
cadenassé par la pomographie, de l'argent
fétichisé, du langage édulcoré surtout.
Jamais la richesse n'avait été aussi pauvre.
Mais, indifférent au sort des particules
pétrifiées, trop savant pour se soucier de
l'avenir, assez élégant pour dissimuler ses
inspirations, Bret Easton Ellis détournait
déjà son regard de la religion cathodique
pour le poser ailleurs : «[...] ils se retournaient
pour lever les yeux vers l'écran monolithique
sur lequel on balançait les images. Certains
prononçaient les paroles de la chanson
en cours. Mais je me concentrais sur ceux
qui ne prononçaient pas les paroles ; sur
ceux qui les avaient oubliées ; sur ceux
qui ne les avaient peut-être jamais sues».
Impassible, Bret Easton Ellis invite à le
lire ceux qui savent se taire, ceux qui
savent oublier, ceux qui n'ont jamais cru
devoir apprendre.
Pierre Guglielmina