Ethique et pulsion ou De la psychanalyse comme style de vie

Les débats qui agitent l'époque prennent souvent la forme de réflexions dites
éthiques. Le terme finit par être galvaudé et on hésite à son emploi. Il est pris
ici au sens que Freud et Lacan lui ont donné sans doute, qui n'est pas celui
des grands principes, mais plutôt - au-delà du bien et du mal - de cette petite
question qui se pose à chacun : comment jouer sa partie dans le concert du
monde ? La contribution de l'analyse dans ce domaine a tous les caractères
de la modestie et de la discrétion. Son repère est en effet l'expérience
analytique elle-même et donc le risque pris par des sujets qui, un par un, se
sont mis au travail de leur propre inconscient. On jugera après-coup si ce
qui peut en être dit mérite ou non d'être livré à des lecteurs qui n'ont pas
nécessairement cette expérience de l'analyse, mais qu'intéressent à la fois les
enjeux du moment et l'éclairage analytique.
Un sombre secret hante chaque grande invention humaine. Il ne se cache pas
derrière elle, mais en occupe le centre. Celui de la psychanalyse, Lacan le livre
un jour, comme au débotté, au fil de son séminaire : «Il n'y a pas de psychogenèse».
L'aveu est assez rude et scandaleux (au sens où on y trébuche) pour
que peu s'y arrêtent et en prennent la juste mesure. Le ferait-on que serait
encore raté l'essentiel. Car cette formule lapidaire n'est elle-même qu'une version
atténuée, un mi-dire, de la vérité décapante que véhicule l'analyse. Freud
reconnaissait ce roc de l'impossible à sa manière, avec ses mots et son style.
Ainsi pouvait-il dire de ses auditeurs : «Je m'incline devant leur reproche de ne
pas être à même de leur apporter du réconfort, car c'est cela qu'au fond tous
réclament, les plus sauvages révolutionnaires pas moins passionnément
que les plus braves et pieux croyants.» Il savait que l'avenir est à l'increvable
illusion. On ne brûle plus ses livres aujourd'hui : on les enterre sous l'éloge, la
vulgarisation et le mésusage de ses concepts. On en noie le message sous
des flots de propos insipides, inodores et sans saveur : le discours psy-chose ,
l'océan nauséeux de la psychothérapie généralisée, du psy pour tous. La
psychanalyse est aride, la psychanalyse est ingrate. Elle est une goutte de vif
argent dans un monde toujours autant sans esprit et sans âme. Elle tient au
joint vif du corps et de l'esprit. La psychanalyse est une pratique de la parole
qui met en valeur un impossible à dire. C'est ce paradoxe qui est mis ici en jeu.