Autour du skaz : Nicolas Leskov et ses héritiers

Le skaz de l'écrivain russe N. S Leskov et de ses héritiers
au XX<sup>e</sup> et au XXI<sup>e</sup> siècle, qu'ils soient «reconnaissants» ou
«iconoclastes», témoigne de la permanence en Russie
d'une culture du récit qui parvient à survivre à toutes les
tentatives de déconstruction pour écrire/dire une autre
histoire, en marge de l'historiographie officielle. Dans le
skaz , la forme même du récit et ses modalités énonciatives
sont posées comme un outil de connaissance et peuvent
être assimilées à une véritable vision du monde. Par le biais
de la réhabilitation de l'oralité et du principe narratif en littérature,
le skaz propose des reconstructions compensatoires
de la réalité, susceptibles de solliciter divers types
de discours : on y trouve pêle-mêle les réminiscences de
contes populaires, fables, légendes, chroniques, textes
hagiographiques ou édifiants. Ces genres marqués au
sceau du collectif et de la tradition ont été sans cesse
revisités par les acteurs de la modernité. Du conte oral tel
qu'il a été canonisé par Leskov au «monologue d'estrade»
de Grichkovets, en passant par les tentatives de constitution
d'une nouvelle prose soviétique au début des années
vingt, «l'illusion du skaz » (selon l'heureuse expression de
Boris Eichenbaum) s'est révélée féconde. L'héritage ne suit
d'ailleurs pas uniquement une ligne chronologique : il est
aussi transculturel (le skaz russo-juif, par exemple) et peut
même faire se rencontrer plusieurs domaines esthétiques,
avec les notions de skaz cinématographique ou de skaz
scénique.
Jouant de codes conflictuels comme l'écrit et l'oral, le
populaire et le savant, le verbe et le geste, le skaz semble
donc voué à une perpétuelle remise en perspective, qui s'enrichit
ici des apports de la linguistique, de la philosophie et
de la théorie des genres.