Contes de Tanger

Hamido exerçait à Tanger son métier de cireur depuis vingt ans dans la
« ruelle des cireurs ». Cette ruelle s'ouvrait dans le Petit Socco, face au Café
España, entre le Café Pilo et un bureau de tabac. C'était une voie voûtée et
sombre qui menait, quelques mètres plus loin, à la pâtisserie La Española
que les amateurs de bonnes meringues et autres délicieuses spécialités
n'auront certainement pas oubliée.
La douzaine de cireurs qui opéraient dans le quartier se réunissaient dans
cette ruelle. Son étroitesse et sa voûte facilitaient la transformation en
ouragan des deux vents dominants à Tanger, celui de l'est et celui de l'ouest.
Hamido était le plus ancien et le plus âgé de la corporation. Le luxe et le
clinquant de sa boîte à cirage tout comme l'autorité exercée sur ses collègues
en étaient la preuve.
Son autorité, en raison de son âge et de son ancienneté dans la profession,
était indiscutable. Quant à la richesse et à la splendeur de sa boîte, personne
n'osait l'imiter. Il s'amusait à dire : « Les classes ont toujours existé ».
Nous pénétrons, dès les premières pages, dans ce monde de la vieille
ville avec ses marchés, ses cafés et ses commerces. Le moindre recoin
de chaque rue ou venelle, chaque trajet sinueux sont rendus avec une
minutieuse délicatesse, depuis la promenade de Felipe et Paco, l'itinéraire de Monsieur Louis dans le souk d'Afuera et le marché couvert,
le Zoco Chico, d'où démarre la ruelle des Betuneros, jusqu'au Fondouk de la rue Estatuto ou la petite muraille du Boulevard... Si bien
que chaque nouvelle est un tableau où l'on parle des vents, de la
lumière de la mer, des odeurs du poisson fraîchement pêché, des cafés
et des Bakales, des vêtements comme le sarouel ou des arômes de
cuisine, et de cette grande fresque surgit Tanger.