Eclats de rire philosophiques

Le commun imagine mal que les philosophes,
gens austères et graves, puissent s'abandonner
au rire, ou même qu'ils daignent s'interroger
sur la signification et la désirabilité de ce comportement
frivole.
Et pourtant si, comme l'observa le premier
Aristote, «rire est le propre de l'homme», il
faut bien que les philosophes sachent rire,
comme tout à chacun, et même qu'ils s'inquiètent
des raisons d'être du rire, de sa finalité,
d'autant plus que leur propre démarche et
leurs ambitions ont depuis toujours prêté à
rire aux profanes. Rire est-il pour l'homme un
privilège ou une tare ? Si les dieux d'Homère
s'esclaffent dans l'Olympe, Jésus lui n'aurait
jamais ri. Repoussant les réserves de
Descartes, Spinoza a pris résolument le parti
du rire. Et si Nietzsche nous demande de rire
à la vie, c'est par contre au nom de la vie que
Bergson intente un procès au rire.
Tout se passe comme si ces appréciations
contradictoires du rire, loin d'être d'une
importance secondaire, traçaient une nette
ligne de partage entre les philosophes, révélant
peut-être des divergences décisives entre
leurs options fondamentales.