La petite maîtresse

La nuit, au fond de son lit-cage dans la chambre de ses
grands-parents, Lina rêve de fuite. Elle s'accroche à son
pouce, elle se retourne, elle se réveille, parfois même elle
pleure dans son sommeil et dit «non, non» à voix haute.
Il y a plus d'un an qu'on l'a retirée de sa famille pour la
confier à ses grands-parents qui élèvent des poules et des
coqs. Elle a entendu une expression, un jour, à la radio :
«Démesurément seule.» Elle se dit que c'est ce qu'elle
est. Démesurément seule, avec un secret trop lourd à porter,
trop lourd à confier.
Tout a commencé doucement, insensiblement. Un
matin, la maîtresse lui a demandé de la remplacer quelques
instants, le temps de monter à son appartement préparer la
bouillie de son bébé. Puis ç'a été trois, quatre fois par semaine.
Et maintenant, c'est tout le temps. La maîtresse y
prend goût. Elle monte fumer, cuisiner, ne rien faire. Lina,
elle, ne se reconnaît plus. Elle est perdue, fatiguée, enfermée
dans le silence. Elle a des pensées bizarres. Elle devient folle.
- Qu'est-ce qui ne va pas, Lina ? demande sa grand-mère.
Pas question de parler. Plutôt mourir.