Institution et liberté : l'école et la question du politique

La crise de l'école suscite un débat récurrent depuis une cinquantaine d'années. Le
constat semble unanime : l'école ne fonctionne plus, elle n'arrive plus à accomplir
ses missions. Mais ce constat repose sur deux postulats discutables : la nouveauté
et la technicité de ces difficultés. Or non seulement la crise scolaire est récurrente
au cours de l'époque moderne, mais en outre elle engage, au-delà de la dimension
technique de l'efficacité, un enjeu politique fondamental : la place de l'institution
dans une démocratie.
L'école n'est pas un instrument neutre au service des choix politiques, économiques
ou familiaux, elle est une institution au sens plein du terme : une instance chargée
d'organiser en procédures spécifiques le processus global de constitution conjointe
de la société et des individus. L'école, sur le terrain spécifique de l'éducation, au
même titre que la politique proprement dite, participe donc du politique, c'est-à-dire
de l'activité dédiée à la fonction de définition, de régulation et de réalisation du devenir
social-historique.
Cette dimension politique de l'institution éducative, souvent sous-estimée voire évacuée,
reste pourtant omniprésente dans les querelles et les réformes pédagogiques
contemporaines. S'ensuit un double conflit : sur la politique à mener à l'école, mais
aussi, plus fondamentalement, sur le statut du politique et des institutions politiques.
La question des moyens est indissociable de celles de la finalité et de la subjectivité
à l'origine de l'action sur la société et ses membres. À travers la querelle pédagogique
s'opposent ainsi différentes conceptions de la liberté humaine, de l'objet
de l'institution éducative et, plus généralement, de la place de toute institution et du
politique lui-même dans la société.
L'enjeu des débats éducatifs est donc de redéfinir les rapports entre l'être et le
devenir humains, de décider si l'école doit fonctionner comme un relais des
décisions de la société civile ou comme une institution de l'espace public, si la liberté
suppose l'épanouissement d'une authenticité préexistante ou le développement
d'une autonomie à venir.