Pas à pas : essai sur le cheminement quotidien en milieu urbain

Alors que la sémiologie de l'espace et la macrosociologie déterministe dominaient
les études urbaines, apparut dans les années 1970 ce livre à la recherche d'une autre
voie pour comprendre la vie quotidienne et les pratiques d'habiter. L'objet observé :
la marche en milieu urbain telle que racontée par les habitants et dont le caractère
transversal est exploité à plusieurs titres : elle relie naturellement toutes les pratiques
quotidiennes que la sociologie sectorielle distingue ; elle articule les façons de marcher
et les façons de parler dans un même style d'être ; elle configure l'espace par le corps
et oriente la perception par le mouvement : elle mobilise l'insu et l'instinctif sous les
représentations figées ; elle «déréalise» l'espace conçu par la dynamique de l'invention
banale et de l'imaginaire. Pour finir, il s'agit, dit David Ames Curtis dans sa postface,
«d'une élucidation exceptionnelle non seulement du fond imaginaire instable de
l'expression habitante vécue [...], mais aussi des dessous souterrains de ce fond».
En ce sens, Pas à pas n'est pas qu'une étude sur les nouveaux grands ensembles
apparus dans les années 1970, ni seulement une tentative post-structuraliste pour
nommer et classer les figures cheminatoires d'une sorte de rhétorique intuitive. Dans
Pas à pas , oeuvre traversante à la lettre, la marche devient un paradigme pour penser
autrement l'espace urbain. Une lecture attentive révèle un spectre beaucoup plus
vaste touchant à la rénovation des techniques d'enquête, à une nouvelle sociologie
des appropriations, à la critique de la logique urbanistique. Réintroduisant le
sensible et les prégnances de l'atmosphère dans l'étude des pratiques urbaines, Pas
à pas anticipe déjà les travaux ultérieurs de son auteur. Loin des discours hâtifs ou
généralisateurs, page après page, avec une précision concrète, l'oeuvre construit une
véritable philosophie de l'expression ordinaire, une autre façon de fonder le sens de
la vie quotidienne : dans l'immanence et la modalité. À «relire Pas à pas , le monde
commence autrement» dit Yves Winkin dans sa préface.
Traduit en italien et en américain, mais épuisé depuis longtemps en France et
souvent recherché comme ouvrage de référence, Pas à pas méritait une réédition
attendue. En effet, des notions telles que façons d'habiter, manières de faire, expression
habitante, modalités ordinaires, invention du quotidien , aujourd'hui très répandues
dans les sciences sociales, y trouvent leur origine. Plus encore, le récent retour à
l'échelle mondiale des études sur la marche quotidienne appelait la disponibilité
de ce texte fondateur qu'on a trop souvent omis de citer. Dans son avant-propos,
Françoise Choay affirme ainsi que «les questionnements et les constats énoncés par
Augoyard sont non seulement prémonitoires, mais d'une pleine actualité. En vingt-cinq
ans, Pas à pas a acquis une portée globale».