Sylvie, ou Comment S. écrire. Bleu Fort

Les lettres à Sylvie ne sont véritablement pas une correspondance,
mais la découverte subite d'une autre plume. L'auteur après avoir tant
écrit, était alors dans l'incapacité, l'impossibilité d'exprimer ce qui aurait
mérité d'être.
«Chère amie... Une lettre dit tout avec si peu. L'imagination doit
aller aussi loin qu'elle veut, mais en taquinant, en criant de faire attention,
de ne pas se méprendre, de rire des tourments - oh légers ! - que l'on
suscite. Avez-vous déjà vu le sourire, le regard amusé - sa façon de tenir
une lettre à peine lue - de celle qui, en quelque sorte, revient à elle, se
reprend, se contente d'une satisfaction raisonnable, chasse loin d'elle,
calmement, avec ses mains douces et attentionnées, les petites idées
folles qui un instant avant l'assaillaient encore ? C'est sûr, une lettre
dit davantage que ce qu'elle donne à lire. Une lettre rappelle beaucoup
de choses et promet tant, suggère tellement qu'une vie ne suffirait pas
pour réaliser ce que l'on sent, vit au toucher d'une peau ! C'est si vrai -
l'auriez-vous déjà remarqué ? - que jamais ce qui s'écrit n'est comparable
à ce que l'on a entendu, compris lors des précédentes lectures, et que,
quelque part, l'imagination incite à croire que l'inimaginable s'y trouve,
latent, à disposition, la vôtre, fébrile d'attendre une nouvelle lecture
plus tard, que vous libériez et du coeur celui qui vous écrit et de l'âme,
en vous, à laquelle il ose s'adresser pour implorer, supplier, exiger, le
front baissé, une attention, un son de votre voix, un seul mouvement
de vos épaules, de vos bras, un quelconque amusement dans votre air
de femme.» (21 avril)