Autobiographie en six volumes. Vol. 1. Les tribulations d'un étudiant africain à Paris

Paris est maintenant devant moi, exactement comme je l'ai
rêvé, un melting-pot indescriptible. En bon clandestin respectant
les consignes de prudence, je me suis débarrassé de mon faux
passeport dès que j'ai franchi la frontière française. Ma carte
d'étudiant de Dakar et ma préinscription sont saufs.
C'est donc moi le clandestin, qui ai passé huit jours à dormir
dans une station de métro, à mendier et à me nourrir des restes
trouvés dans les poubelles, qui arpente dorénavant les couloirs
de la Sorbonne. C'est donc moi l'étudiant sans bourse ni subvention
familiale, qui dois à chaque nouveau jour, triompher de
mille adversités pour survivre : carte de séjour, travail, chambre,
métro, ticket de restaurant, racisme, expulsion, meetings pour
ceci ou contre cela. Voilà dans quel univers je dois malgré tout
m'efforcer d'être en permanence en équilibre afin d'accomplir
ma mission de devenir quelqu'un. Je viens de loin, je veux aller
loin, je dois aller loin, et rien ne doit m'arrêter.
J'apprends ici qu'un Africain de peau noire, qu'il soit
diplômé de la Sorbonne ou d'ailleurs, de droit, de science ou de
rien du tout, ne vaut pas plus que les mille préjugés racistes dont
on l'accable. J'apprends ici que la nourriture des Africains sent
mauvais. J'apprends ici que le Noir est le premier contrôlé dans
le métro. Ma condition m'oblige à apprendre vite à me battre
pour mes droits, pour les grandes causes, pour les révolutions. Je
suis quand même heureux de jouir de tant de structures sociales
et académiques auxquelles je n'aurais jamais eu accès en
Afrique. Finalement je crois que je suis un étranger bien à part.