Mélusine, n° 25. L'universel reportage

«Dévorante», «crétinisante», «confusionnelle», au dire de Breton, l'activité
journalistique n'a jamais eu bonne presse parmi les surréalistes, qui ont
violemment fustigé le «mercenariat de l'opinion» (Desnos) et la «canaille»
écrivante (Aragon), dans ces années vingt au cours desquelles s'affirme,
comme jamais, le triomphe de l'écrivain journaliste. Cet anathème dédaigneux
de «l'universel reportage», s'est doublé de dissidences nombreuses et
variées tout au long de l'histoire du mouvement. Entérinant pour une large
part l'interdit de principe, les études surréalistes ont eu tendance à conforter
la coupure entre «oeuvres vives» et écrits de journalisme, d'une manière qui
en appelait à un élargissement de la perspective.
Surréalisme et journalisme doivent-ils nécessairement être perçus contradictoirement
? Ne peut-on être surréaliste dans la pratique du journal ? Et réciproquement,
passe-t-il quelque chose de l'article à l'oeuvre ? N'en serait-il
rien, que l'activité journalistique ne saurait être tenue pour «nulle», dans la
mesure où elle touche à la notion d'engagement, aux liens du rêve et de l'action,
comme à la question du réalisme, aux réseaux de sociabilité hors le groupe,
bref, à la vie réelle des acteurs du mouvement : autant d'incidences essentielles
quand il s'agit de «situer» le surréalisme sur l'échiquier de la
modernité littéraire et médiatique.
Trajectoires parallèles, véritables carrières professionnelles ou simples
incursions, la tentation du journalisme a revêtu des formes diverses et concerné
plus d'un surréaliste. On (re)découvrira ici quelques visages occultés - celui
de Roussel feuilletoniste, de Vitrac chroniqueur ou d'Embirikos reporter -, des
pans entiers de l'histoire du groupe, à travers leurs contributions communes à
Paris-Journal , ou les parcours plus individuels d'Aragon à L'Humanité , de
Péret à Combat et Arts , de Soupault à Excelsior... En croisant les approches,
historiques, sociologiques, médiologiques ou poétiques, ce numéro, qui fait
ressurgir des écrits oubliés et souvent inédits, interroge dans plusieurs de ses
états ce qu'il faut bien appeler le «journalisme des surréalistes».