Trois maîtres : Balzac, Dickens, Dostoïevski

Ce volume réunit trois essais conçus d'abord séparément : le Balzac
a paru en 1908, le Dickens en 1910 ; entrepris en 1910, le Dostoïevski
est resté sur le métier jusqu'en 1919. Lorsqu'en 1920 Zweig publie
Trois maîtres , ce volume est déjà devenu dans ses projets le premier
élément d'une vaste architecture, Les Bâtisseurs du monde , ensemble
de triptyques consacrés à divers types de génies qui ont édifié le
monde de l'esprit.
«Seuls grands romanciers du XIX<sup>e</sup> siècle», les trois «Maîtres»
dressent face à la Création un nouveau cosmos régi par ses propres lois ;
et en même temps, comme dans un miroir magique, ils transforment
et enrichissent l'image que nous avons d'elle. En confrontant ces
géants, Zweig cherche à élucider les traits communs et les
caractéristiques individuelles de chacun tel qu'il se révèle dans ses
personnages, ceux-ci se trouvant en retour éclairés par la vie de leur
créateur.
Mais ce ne sont pas seulement des raisons «objectives» qui font que
Zweig les élit comme sujet d'étude ; avec eux, il entretient un
dialogue intime spécifique.
Avec Balzac, le face-à-face s'étendra sur plus de trente-cinq ans ;
l'ambition d'une «typologie de l'esprit humain» répond au même
objectif de totalisation cohérente que l' «encyclopédie» balzacienne.
L'univers de Dickens semble représenter pour le jeune Zweig le
comble de l'exotisme, mais son étrangeté n'a rien qui puisse susciter
l'enthousiasme, elle exclut toute exaltation du pathos : ce que le
romancier peut faire de mieux, c'est rendre «intéressant et presque
digne d'amour ce monde antipathique du rassasiement et de
l'embonpoint».
À l'autre bout du continent, dans une Russie où les bouleversements
de la modernité se heurtent à la démesure des «forces élémentaires
et éternelles», s'est dressé un type de génie diamétralement opposé
à celui de Dickens : Dostoïevski, comme une part de Zweig lui-même,
«n'aspire qu'à l'intensité».
Analyste fin et passionné, Zweig se montre dans ces Trois maîtres
tout à la fois conteur et critique hors pair.
Serge Niémetz