Formation des élites en France et en Allemagne

Étudier en sciences sociales la formation des élites dans une perspective
comparative franco-allemande peut sembler banal. Ce n'est pourtant
pas le cas. Les occasions sont finalement assez rares pour les chercheurs
des deux pays de confronter leurs résultats. Il est vrai que les productions
scientifiques respectives s'inscrivent dans un paysage contrasté.
La recherche française sur les élites est largement incarnée en Allemagne
par la grande figure du sociologue Pierre Bourdieu, qui n'a pas son
pendant outre-Rhin. Pourtant, en France, les travaux de l'école bourdieusienne
ont été peu renouvelés depuis les années 1970 et, par ailleurs, sa
prégnance théorique n'a apparemment pas favorisé l'émergence ou la
réception d'autres recherches.
Si de nombreux travaux récents abordent les élites en général -
essentiellement sur des terrains historiques ou étrangers -, seules quelques
initiatives isolées analysent, sur des aspects particuliers, les élites françaises
actuelles. À l'inverse, en Allemagne, après une longue période
d'occultation liée à des associations historiques embarrassantes, les publications
sociologiques sur les élites foisonnent aujourd'hui de manière
spectaculaire. Cette profusion traduit cependant plus une proclamation
d'intérêt pour un concept qu'une restitution massive de recherches empiriques
nouvelles, même si quelques enquêtes marquantes ont été réalisées
ces dernières années.
Publier des textes d'auteurs français et allemands sur ce thème
constitue donc une démarche inédite, développée en trois temps dans
le présent ouvrage. Une première partie aborde les conditions dans
lesquelles se sont construites historiquement les différences observées
dans la formation des élites des deux pays. Une deuxième partie présente
des enquêtes récentes sur le recrutement des élites politiques, administratives
et économiques. Enfin, une troisième partie s'intéresse à la manière
dont, en pratique, les différences constatées se répercutent sur les conditions
de travail en commun, avec des illustrations empiriques centrées sur
un domaine privilégié de la coopération des élites franco-allemandes : les
diverses entreprises mixtes constituées depuis quelques années.