
«Pas besoin de grand-chose pour voyager. Je les vois passer, d'ici, ceux qui
vont à la gare. Ils me font bien marrer, tiens, à se traîner leurs grosses valises et leurs
sacs monstres. Moi, j'ai toujours dit «Un petit short, une paire de tongs et hop !»
C'est pas vrai ? De quoi tu as besoin, à part tes deux jambes pour marcher, tes deux
oeils, tes deux oreilles, tes deux mains et ta fine goule ? Celui qui possède tout ça, avec
la santé, c'est pas déjà le plus heureux des hommes ? Faut savoir rester léger, non ?»
«Cher petit père.
Me voilà enfin embarquée à bord du Biladi , en route vers la France, trente-six
heures de Maroc en plus, comme dit la pub pour la Comarit. Je pense à toi, papa, en
soldat, quand tu as quitté l'Algérie, où tu venais de passer un an. À quoi est-ce que tu
pensais, toi, sur le pont du bateau qui te ramenait vivant vers ta vie d'avant ?»
«C'est la grande flemme. Je suis une grosse méduse gluante, comme celles que
j'ai vues du bateau. Je suis là, allongée par terre et bien fatiguée de cette journée en
enfer. Je déteste mes parents et leurs grands projets de changements ! Partir, c'est pas
facile pour moi, qu'est-ce qu'ils croient ? !»
Albert se confie à Marianne, sa fille.
Les lettres de Marianne tracent d'elle-même un portrait éclaté et fluctuant.
Anaïs, quinze ans, consigne au jour le jour tous les événements de la famille,
petits et grands.
Trois voix se font entendre, qui alternent, trois points de vue, trois tons, trois
manières radicalement différentes de rendre compte de la Mue qui s'opère en chacun
d'eux cet été-là.