Cowboys, clowns et toréros : l'Amérique réversible

L'origine hispanique et tauromachique du rodéo est inavouable au pays des
cowboys. Elle se laisse pourtant déceler dans ce spectacle d'arènes américain
qui représente le drame d'une nation nécessairement confrontée à l'altérité, car
vouée à s'établir sur les terres de ses ennemis - Indiens, Mexicains - et à se
recomposer sans cesse par l'immigration. Produit de cette contradiction, le rodéo
conjugue l'affirmation des valeurs patriotiques étasuniennes et un véritable
sensationnalisme tauromachique qui en transgresse les frontières. Deux acteurs
de l'arène sont les agents de cette subversion : le taureau, incarnation d'une hispanité
refoulée, qui secoue le héros de l'Ouest comme un pantin, et le clown-to-rero
chargé de porter secours au cowboy en détresse. Ce personnage étrange, qui
associe le tragique de la tauromachie, le burlesque américain et la bouffonnerie
rituelle des Amérindiens, est le rejeton hybride de civilisations ibéro-américaine
et anglo-américaine opposées et pourtant inéluctablement associées aux États-Unis,
de nos jours plus que jamais.
L'ambiguïté structurelle du rodéo est la matrice de versions alternatives du
jeu d'arènes et de l'élevage qui trouvent leur territoire privilégié en Californie,
où les communautés mexicaines, amérindiennes, afro-américaines, portugaises
et même homosexuelles organisent des spectacles oscillant entre rodéo identitaire
et corrida sans effusion de sang. Dans cet État, aussi bien marqué par la
présence hispanique, du fait de son histoire et de sa position frontalière, que par
les idéaux du show business et de la protection animale, la conjonction du rodéo
et de la tauromachie a engendré une sorte de néo-folklore dont l'ethnologie
doit rendre compte. Mais au-delà de sa singularité, l'étude de cas proposée ici
ouvre la perspective sur l'analyse des réseaux et rivalités intercommunautaires
qui font l'unité paradoxale de la nation américaine. Celle-ci, généralement
considérée comme le pôle dominant de la mondialisation, de la culture de masse
et de l'homogénéisation des comportements par le marché, révélerait plutôt en
l'occurrence, par les mêmes ressorts économiques et médiatiques, son caractère
indéfiniment réversible, propice à l'expression des cultures marginalisées.
Résultat d'une enquête sur le terrain totalement inédite, financée par l'Agence
Nationale de la Recherche (ANR), cet ouvrage combine géographie culturelle,
ethnographie multi-située, anthropologie sociale et théorie du spectacle.