Sur la voie des chevreuils : figures d'autrefois du Bourbonnais au Morvan

Les souvenirs et les anecdotes des chasses à courre du rallye
Les Amognes et des portraits de chasseurs pittoresques et hauts en
couleurs (le curé, le maire, le piqueur, le braconnier...) du Morvan
et du Bourbonnais.
«- Eh bien voilà, monsieur Arnaud, finit-il par dire sans
préambule, contrairement à son habitude, mais
en respectant les usages de prudence, appris dans les grands
équipages de sa jeunesse, je crois avoir rembuché Gustave
dans les jeunes sapinières des Terres Rouges.
Il aurait annoncé l'arrivée de la reine d'Angleterre qu'il
n'aurait pas eu plus de succès.
Gustave était un énorme et vieux solitaire de près de 300 livres.
Depuis plusieurs années, il venait régulièrement manger les
châtaignes dans les Montproux. Mais très méfiant, il ne s'arrêtait jamais
et allait se remettre à 2 ou 3 lieues de son gagnage.
... Les griffons, cependant de belle taille, semblaient minuscules à côté de la masse énorme
du solitaire. Ils aboyaient à distance respectueuse et leurs gorges puissantes, aux intonations
tragiques, résonnaient dans la vallée.
Le professeur Duverger, à l'abri d'un modeste pommier sauvage, appelé en morvandiau
un "crâier", ajusta et tira. Gustave fit un bond prodigieux qui dispersa la meute. Puis, apercevant
l'auteur de ce dérangement incongru derrière son pommier, il fonça sur lui comme
un furieux. Le professeur Duverger envoya son second coup de fusil au jugé et jetant son
arme au loin, grimpa en vitesse dans les branches basses du pommier.
Il était temps ! Le sanglier donna un formidable coup de boutoir sur le tronc qui ébranla
l'arbre jusqu'à la cime.
Le malheureux chasseur, branché trop bas, s'efforçait de maintenir ses jambes à l'abri des
atteintes de son assaillant. Mais son postérieur restait exposé, en suspens, juste à la limite
des possibilités vengeresses de Gustave qui en frôlait de son groin la fragile enveloppe. Ce
bougre d'animal revenait à la charge avec l'intention manifeste d'atteindre son objectif.
Le professeur, se voyant perdu, appelait à son secours tous les anges du paradis et tel un
guerrier grec insultait son irascible adversaire. Il fut enfin exaucé !
Un coup de feu claqua sec sur sa gauche dominant le vacarme de la meute.
Gustave s'effondra au pied de l'arbre et en même temps le professeur Duverger, à bout
de force, tomba du pommier comme un fruit mûr.
Il atterrit sur le dos du sanglier, à l'instant même où les chiens, tous crocs dehors, se précipitaient
pour piller l'ennemi vaincu. Il crut à nouveau sa dernière heure venue et propulsé
par l'énergie du désespoir, il jaillit tel un diable de la mêlée pour échapper à cet autre et cruel
danger.
Devant lui, très calme, Élisabeth, à cheval, remettait tranquillement son arme dans les fontes
attachées à l'arçon de sa selle. Puis prenant sa pibole, elle annonça la mort de Gustave.»