Chronique d'une calomnie : Roger Salengro : 1936

«Quand Roger Salengro fut élu à la Mairie de Lille, on s'était dit :
"Il est bien jeune." Mais sa preuve fut bientôt faite. (...) Quand je
l'appelai, il y aura bientôt six mois, au ministère de l'Intérieur, on se
dit : "Il est bien neuf." Mais quelques jours s'étaient à peine passés que
tout le monde saluait mon choix. (...) Un mouvement aussi puissant
que les grandes forces naturelles avait soulevé tous les travailleurs de
France. Il se composait à la fois du ressentiment des souffrances
passées et de l'immense espoir qu'inspirait l'avenir. Le gouvernement
entre les mains duquel le peuple souverain venait de transporter le
pouvoir politique avait pour devoir, non pas, certes, d'opposer un
barrage brutal à ce courant, d'ailleurs irrésistible, mais de l'aménager,
de l'ordonner, de le diriger vers des réalisations positives, et dans ce
travail difficile, le poste le plus difficile était celui du ministre de
l'Intérieur, spécialement tenu de concilier l'ordre nouveau qui
s'élaborait avec l'ordre républicain, avec l'ordre égal, avec l'ordre tout
court. Roger Salengro fut pleinement égal à cette tâche presque
surhumaine. (...) Mais il n'a été tué ni par le surmenage, ni par la
maladie, ni par le souvenir inapaisé de la femme qu'il avait aimée et
qu'il avait perdue. (...) Il est la victime de l'atroce, de l'infâme calomnie.»
Ainsi Léon Blum salua son ami Roger Salengro, militant socialiste
infatigable, artisan des accords Matignon en mai 1936, poussé au
suicide par L'Action française, Gringoire, Charivari, Je suis partout et
autres feuilles de la droite ultra.