Philosophie, n° 103

Ce numéro s'ouvre avec la traduction par Guillaume Fagniez d'un texte
du jeune Heidegger, «Le concept de temps dans la science historique»,
écho d'une leçon donnée en 1915. Parfois considéré comme un texte peu
heideggérien, c'est cependant le seul texte de jeunesse auquel ait continué
de se référer Heidegger. En vue d'élaborer une doctrine de la science, il
oppose dans le droit fil de Rickert la formation des concepts dans les
sciences de la nature et de l'esprit, pour montrer comment la structure du
concept de temps y est régie par leur orientation épistémique essentielle.
Ayant pour fonction en physique de rendre possible la mesure, le temps s'y
réduit à un simple paramètre quantitatif, à une échelle ou un ordre homogène
de places ; ayant pour fonction en histoire de permettre une chronologie
des événements significatifs et de respecter la différence entre les
époques, c'est un concept qualitatif. Le texte préfigure ainsi l'effort phénoménologique
pour arracher le temps à toute mesure et à toute mondanisation,
et le réancrer dans la temporalité du Dasein et de l'historialité.
Dans «Leibniz et la folie», Arnaud Pelletier montre que le silence
apparent de Leibniz sur la folie ne provient guère d'une exclusion de principe
de la folie hors de la raison, mais du fait que la folie ne constitue pas
une objection particulière contre la raison. Au contraire de toutes les formes
de séparation radicale de l'une et de l'autre, la philosophie du corps impliquée
par le dispositif monadologique permet à Leibniz de penser ensemble
le phénomène de la déraison et son lien à la constitution des corps. Il n'est
alors pas de folie qui fasse totalement perdre la raison, ni même de folie
qui n'implique un sain usage de celle-ci.
Le numéro se poursuit avec un texte de Nishida Kitarô (1870-1945),
«La dialectique de Hegel considérée de ma position», qui s'inscrit dans
le cadre de la renaissance des études hégéliennes en Europe et au Japon au
début des années trente. Il offre un exemple d'interprétation d'un penseur
occidental par un philosophe extrême-oriental, de surcroît figure intellectuelle
marquante du Japon contemporain, dont l'axe central est le suivant :
si la négativité a pour Hegel une place centrale, le néant est le moment
essentiel qui permet à l'Être de s'élever logiquement à sa vérité en et pour
soi dans le Concept. Nishida pointe ce qui dans le statut du négatif apparaît
comme une contradiction, pour demander si celle-ci ne constitue pas
l'essence même de la dialectique.
Dans «Péguy philosophe» enfin, François Fédier tente de dégager la
dimension philosophique de la pensée de Péguy, en lisant à la lumière de
la distinction heideggérienne entre Histoire et Geschichte la différence que
fait le premier entre «mystique» et «politique». Dans son style propre,
Péguy élabore une méditation historiale, en s'attachant à distinguer l'époque
«moderne» de l'Ancien Régime par la conception que chacun a du travail.
En celui-ci règne une conception mystique du travail, pensé à partir de la
technè grecque comme oeuvre, réalisation de la liberté humaine et épreuve
des limites ; s'y oppose la conception moderne, qui en est le travestissement
technique et ravale l'oeuvrant au statut du «travailleur» décrit par Jünger.
Comment est-il dès lors possible de s'opposer à un mouvement de dégradation
dont on a perçu la nécessité époquale ?
D. P.