Philosophie, n° 103

Philosophie, n° 103

Philosophie, n° 103
Éditeur: Minuit
200996 pagesISBN 9782707320933
Format: BrochéLangue : Français

Ce numéro s'ouvre avec la traduction par Guillaume Fagniez d'un texte

du jeune Heidegger, «Le concept de temps dans la science historique»,

écho d'une leçon donnée en 1915. Parfois considéré comme un texte peu

heideggérien, c'est cependant le seul texte de jeunesse auquel ait continué

de se référer Heidegger. En vue d'élaborer une doctrine de la science, il

oppose dans le droit fil de Rickert la formation des concepts dans les

sciences de la nature et de l'esprit, pour montrer comment la structure du

concept de temps y est régie par leur orientation épistémique essentielle.

Ayant pour fonction en physique de rendre possible la mesure, le temps s'y

réduit à un simple paramètre quantitatif, à une échelle ou un ordre homogène

de places ; ayant pour fonction en histoire de permettre une chronologie

des événements significatifs et de respecter la différence entre les

époques, c'est un concept qualitatif. Le texte préfigure ainsi l'effort phénoménologique

pour arracher le temps à toute mesure et à toute mondanisation,

et le réancrer dans la temporalité du Dasein et de l'historialité.

Dans «Leibniz et la folie», Arnaud Pelletier montre que le silence

apparent de Leibniz sur la folie ne provient guère d'une exclusion de principe

de la folie hors de la raison, mais du fait que la folie ne constitue pas

une objection particulière contre la raison. Au contraire de toutes les formes

de séparation radicale de l'une et de l'autre, la philosophie du corps impliquée

par le dispositif monadologique permet à Leibniz de penser ensemble

le phénomène de la déraison et son lien à la constitution des corps. Il n'est

alors pas de folie qui fasse totalement perdre la raison, ni même de folie

qui n'implique un sain usage de celle-ci.

Le numéro se poursuit avec un texte de Nishida Kitarô (1870-1945),

«La dialectique de Hegel considérée de ma position», qui s'inscrit dans

le cadre de la renaissance des études hégéliennes en Europe et au Japon au

début des années trente. Il offre un exemple d'interprétation d'un penseur

occidental par un philosophe extrême-oriental, de surcroît figure intellectuelle

marquante du Japon contemporain, dont l'axe central est le suivant :

si la négativité a pour Hegel une place centrale, le néant est le moment

essentiel qui permet à l'Être de s'élever logiquement à sa vérité en et pour

soi dans le Concept. Nishida pointe ce qui dans le statut du négatif apparaît

comme une contradiction, pour demander si celle-ci ne constitue pas

l'essence même de la dialectique.

Dans «Péguy philosophe» enfin, François Fédier tente de dégager la

dimension philosophique de la pensée de Péguy, en lisant à la lumière de

la distinction heideggérienne entre Histoire et Geschichte la différence que

fait le premier entre «mystique» et «politique». Dans son style propre,

Péguy élabore une méditation historiale, en s'attachant à distinguer l'époque

«moderne» de l'Ancien Régime par la conception que chacun a du travail.

En celui-ci règne une conception mystique du travail, pensé à partir de la

technè grecque comme oeuvre, réalisation de la liberté humaine et épreuve

des limites ; s'y oppose la conception moderne, qui en est le travestissement

technique et ravale l'oeuvrant au statut du «travailleur» décrit par Jünger.

Comment est-il dès lors possible de s'opposer à un mouvement de dégradation

dont on a perçu la nécessité époquale ?

D. P.

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