Travailler, prier, se révolter : les compagnons de métier dans la société urbaine et leur relation au pouvoir : Rhin Supérieur au XVe siècle

Les compagnons de métier appartiennent à une société urbaine caractérisée
par une hiérarchie d'«états» ( Stände ), qui correspondent à des divisions selon
la naissance, la fortune, la jouissance de droits, l'exercice d'une profession ou
de pouvoirs. Les compagnons de métier, qui touchent un salaire en contrepartie
de leur travail dans l'artisanat (mais aussi dans les services ou l'agriculture),
font partie de la couche sociale la plus modeste en raison de leurs faibles
revenus, de l'absence de représentation dans les cadres institutionnels des villes
- gouvernement et corporations - et de l'absence de droits, comme celui de
bourgeoisie qui s'acquiert selon des modalités qui les excluent. La plupart
d'entre eux pérégrinent d'une ville à l'autre, parcourant des vastes distances,
en quête d'une embauche assortie de bonnes conditions.
Arrivés à bon port, les compagnons adhèrent à la confrérie de leur métier,
à eux seuls réservée. Elle favorise leur piété, les secourt en cas de maladie
et de mauvaise passe financière, mais crée aussi d'innombrables contraintes
statutaires dont la transgression est punie. Les confréries sont placées sous
la houlette des clercs, gardiens des pratiques religieuses imposées. Les compagnons
se retrouvent aussi dans des poêles - que sous-tendent des associations -
espaces de convivialité, mais aux règles de fonctionnement sévères visant au
lissage des moeurs et prévoyant des sanctions. Confrérie et association sont
des vecteurs d'intégration dans le tissu urbain normalisé.
Les règlements corporatifs pris à l'échelle des villes ou régions concourent
à encadrer les compagnons de plus en plus fermement, répondant en cela à la
volonté des détenteurs du pouvoir d'aboutir à un ordre professionnel et social.
Ainsi, accéder à la maîtrise, le but recherché par les compagnons, se hérisse de
barrières, rompre son contrat de travail devient une infraction grave, porter à
plusieurs le même chapeau une faute lourde, se liguer contre les maîtres un délit.
Soumis à de multiples règlements et serments, las de l'absence de
concertation avec leurs maîtres, mécontents de la place qui leur est assignée,
livrés aux aléas conjoncturels et structurels, mais habités du désir d'indépendance
et d'une vie meilleure, les compagnons de métier en viennent aux soulèvements,
rallient d'autres villes à leur cause, jettent l'interdit sur des ateliers et
désorganisent à maintes reprises des segments de l'économie. Ils contribuent
ainsi à asseoir la réputation sulfureuse qui leur est faite par les autorités.
Le monde du travail est loin de l'image véhiculée par l'iconographie, ces
scènes où règnent la concorde et la fraternité.