Nos yeux : figure CXL : dans l'espace de 15.273 lettres, précédé de son illustration et suivi de sa réflexion

J'écris sur les yeux mais les yeux sont si
intouchables dans la lumière, si silencieux
quand ils voient, ils vont si loin quand ils
s'ouvrent que leur substance en est restée
intacte, si neuve ; les yeux recouvrent tant de
mystère, comme si rien n'avait jamais vraiment
pu les atteindre, les découvrir et en
faire le tour, que tout en est resté intouché et inépuisé.
J'écris sur les yeux mais j'ai l'impression que personne n'a jamais
écrit sur eux, que personne ne les a jamais touchés. J'ai l'impression
d'écrire ce que personne n'a jamais écrit, de toucher ce que
personne n'a jamais touché. Comme si je voyais ce que personne
n'a jamais vu et que je le voyais, que je voyais avec mes propres
yeux qu'aucun oeil ne s'y était jamais posé. Comme si les yeux
laissaient des traces que nos yeux voyaient toujours mais que
nous ne savions pas nous-mêmes définir. Ou que nos yeux nous
menaient si loin dans l'infini que nous pouvions chacun dire
infiniment sur eux ce que l'autre n'avait jamais dit.
En écrivant sur les yeux, j'ai découvert un autre monde, un
monde intouché et invu. J'ai touché avec mes mains, touché avec
mes mains touchées, l'intouchable. J'ai vu avec mes yeux, vu
avec mes yeux vus, l'invisible. Je me suis projeté si loin que je suis
parti ailleurs tout entier, pieds et mains, corps et tête.
Jean-Luc Parant