La destruction des juifs d'Europe

Il est de très grands ouvrages que les lecteurs n'appellent plus par leur
titre, mais par le nom de leur auteur.
Le Hilberg est de ces quelques-là.
Il s'agit, il est vrai, de l'ouvrage de référence sur le génocide.
Raul Hilberg n'a pas voulu traiter seulement de la dimension éthique
de la Catastrophe : "indicible", "innommable", "passage à la limite de
l'humanité", a-t-on répété, le génocide est d'abord - on l'oublie trop
souvent - un fait historique. En cela il est justiciable des procédures
qu'applique l'historien à ses objets d'études.
La Destruction des juifs d'Europe est le premier grand livre qui explique
exhaustivement le comment de la Solution finale, sans prétendre pouvoir
définitivement comprendre le pourquoi - qui le pourra jamais ? - de
la volonté qu'eurent des hommes de détruire jusqu'aux cadavres, à
la langue et à la mémoire d'autres hommes.
Le génocide - unique dans l'histoire par son caractère systématique -
fut l'oeuvre de toute une société moderne et industrielle, mobilisant
spécialistes, comptables, juristes, ingénieurs, médecins, fonctionnaires,
policiers et soldats, - tous ancrés, à leurs divers niveaux, dans les habitudes
d'ordre, de respect de la hiérarchie et de souci de l'efficacité -, pour
conduire sans grands heurts le mécanisme de la Solution finale. Les étapes
majeures en furent les décrets définissant le terme "Juif", l'expropriation
des biens juifs, la séparation et l'isolement physique des victimes, le travail
forcé, la déportation, les chambres à gaz. Aucun élément organisé de la
société allemande - bureaucratie, ministères, forces armées, Parti, industrie,
services publics - ne demeura jamais complètement étranger ni extérieur
au processus de destruction.
Le génocide, ce n'est pas la banalité du mal, mais sa quotidienneté
routinière : chacun, à son échelon, appliqua les procédures normales à
une situation exceptionnelle, déployant machinalement, ou par amour
du travail bien fait, des trésors d'ingéniosité pour définir, classer, transporter,
comme si rien - malgré la volonté de camouflage par le vocabulaire
- ne distinguait la Solution finale des affaires courantes.
Le génocide demeure, en fin de compte, un fait éminemment humain,
terrible manifestation de ce qu'à l'extrême la société des hommes peut
commettre et de ce que l'homme peut accepter.
N'était la nature chaque jour plus galvaudée du qualificatif, nous n'aurions
pas hésité à dire de la publication en langue française de la version intégrale
de cet ouvrage, augmentée de substantiels ajouts et compléments par
l'auteur, qu'elle constitue un véritable événement.